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12 juin 2010 6 12 /06 /juin /2010 15:21


Et si nous écoutions un sermon remarquable aujourd’hui, un sermon silencieux. Philippe de Champaigne, comme Pierre de Bérulle, était convaincu que la meilleure manière de servir l’Evangile était de le laisser se déployer par une mise en scène humble. Ce Repas chez Simon, conservé au Musée de Nantes en est un exemple remarquable. A l’image du personnage qui pose un doigt sur ses lèvres pour nous inviter à l’écoute, l’ensemble du tableau frappe autant par son silence que par la finition réaliste de chaque détail.

 

champaigne-simon-nantes.jpg


Jésus et Simon sont couchés dans une presque parfaite symétrie, soulignée par l’architecture du triclinium. Seul le jeu de regard et l’attitude des mains rompent cette symétrie. Jésus regarde Simon, Simon regarde la femme qui elle ferme les yeux. Jésus désigne la femme de sa main droite, deux doigts tendus, trois repliés, du signe de la miséricorde et de la bénédiction. Simon repousse la scène d’une main ouverte. La femme enlace de ses mains les pieds de Jésus. Car, cette femme qui semble s’être imposée dans cette magnifique composition classique est finalement le réceptacle silencieux et certainement involontaire de tous les gestes des deux principaux protagonistes.

 

Dans ce double jeu de regards et de gestes tout est dit de ce passage de l’Evangile : l’accueil du Christ, le refus de Simon, l’amour de la femme. Tout est dit jusque dans les moindres détails et c’est là que le réalisme de Philippe de Champaigne est l’humble servant de ce texte. Des détails qui sont bien évidemment difficiles à voir sur cette reproduction ! Je n’en relèverais que deux.

 

Le premier c’est la  tenue de Simon finement brodée d’écritures. Sur son bonnet est inscrit le célèbre « Ecoute Israël » (Dt 6,4) adressé par Dieu à son peuple ; sur le bas du manteau, « Je suis le seigneur ton Dieu qui t’a fait sortir d’Egypte » et sur le haut du manteau, « Tu ne feras pas d’Idole ». Simon est ainsi représenté comme un pharisien qui totalement enfermé dans la loi, est devenu sourd à la Parole et au pardon de Dieu, un pharisien qui a fait de la Loi une idole qui l’empêche d’entendre le Verbe de Dieu fait homme lui annoncer la Bonne Nouvelle.

 

Comment ne pas entendre alors dans ce dialogue visuel, les paroles de Saint-Paul : « Frères, nous le savons bien, ce n'est pas en observant la Loi que l'homme devient juste devant Dieu, mais seulement par la foi en Jésus Christ ; c'est pourquoi nous avons cru en Jésus Christ pour devenir des justes par la foi au Christ, mais non par la pratique de la loi de Moïse, car personne ne devient juste en pratiquant la Loi. » (Ga 2). D’autant que Philippe de Champaigne ajoute à la scène deux personnages : le chien, symbole du prophète préfigurant le sacrifice du Christ, et le chat, associé au cycle éternel de la lune, symbole de la résurrection du Christ et de sa vie éternelle. « Grâce à la Loi (qui a fait mourir le Christ) j'ai cessé de vivre pour la Loi afin de vivre pour Dieu. […] Il n'est pas question pour moi de rejeter la grâce de Dieu. En effet, si c'était par la Loi qu'on devient juste, alors le Christ serait mort pour rien. » (Ga 2).

 

Le second détail, c’est la riche cassolette, le brasero à parfum, qui est disposé au premier plan. On ne pourrait la considérer que comme un élément décoratif qui avec l’architecture de colonnes et d’oculi, les deux banquettes et la perspective du dallage permettent au peintre d’unifier l’espace de sa scène. Mais elle a pour moi deux autres significations. La première est tirée directement de l’épisode évangélique. Elle représente l’opposition entre Simon et la femme ou entre les deux débiteurs de la parabole de Jésus. Comment en effet ne pas comparer la simplicité du pot de parfum de la femme et la somptuosité du brûle parfum de Simon avec l’amour de la femme et le rejet de Simon ? Et se souvenir de cet autre passage de l’Evangile où une pauvre veuve donne une obole prélevée de son nécessaire. « En vérité, je vous le déclare, cette veuve pauvre a mis plus que tous ceux qui mettent dans le tronc. Car tous ont mis en prenant sur leur superflu; mais elle, elle a pris sur sa misère pour mettre tout ce qu'elle possédait, tout ce qu'elle avait pour vivre. » (Mc 12,44).

 

Mais cette cassolette est également le point de départ d’une ligne médiane dans le tableau sur laquelle est également située la table du repas et un rideau qui s’ouvre. La table du repas est recouverte d’une nappe blanche sur laquelle sont disposées deux pains et des fruits dont du raisin. Il serait difficile de ne pas y voir l’autel eucharistique. Cette table à la quelle, même si c’est lui qui est l’hôte, Simon est invité. Mais également cette table dont il se détourne comme le montre le pain intact de son côté et déjà rompu du côté de Jésus. Le rideau qui s’ouvre peut alors être lu comme une préfiguration du rideau du temple, qui se déchirera à la mort de Jésus. Et finalement ce brasero symbolise le temple ancien où l’on faisait monter des parfums vers un Dieu caché alors que le petit pot de parfum de la femme a été versé sur les pieds de Dieu présent parmi les hommes. Une présence que Jésus souligne lui-même dans ce tableau en se désignant de la main gauche et non en désignant le ciel pour désigner Dieu comme cela est si courrant.

 

Car finalement que nous disent les lectures de ce jour en nous parlant du pardon et que nous dit cet admirable tableau de Philippe de Champaigne ? Ils nous disent que nous ne croyons pas à un Dieu distant qui a l’image des dieux anciens et des mythologies païennes aurait édicté des règles de conduites pour les humains afin de les maintenir sous sa puissance. Mais que nous croyons à un Dieu qui s’est incarné par amour, qui est mort par amour, qui nous sauve et nous fait participer à sa vie éternelle par amour. Si le rideau s’ouvre sur nos fautes comme sur nos vies, c’est parce que Jésus, vrai Dieu, est au milieu de nous comme il est au centre du tableau. Et l’appel qu’il adresse à Simon comme à chacun d’entre nous ne tient pas dans une litanie de règles, de lois et d’interdits mais dans ces deux simples mots : « aime-moi » !


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Published by Berulle - dans Spiritualité
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commentaires

Desiderius Erasme 15/06/2010 09:29



Cher Pierre, un ami de FB ayant sollicité mon avis à propos de la foi de la pécheresse, je ne résiste pas à l'envie de partager avec tes lecteurs ma petite réflexion que voici:


Pourquoi la pécheresse est-elle sauvée ?


Lorsque je lis ce texte de l’évangile de Luc, il me semble d’abord que c’est l’amour de la pécheresse pour Jésus qui l’a conduit à entrer chez
Simon et à ne pas craindre de se donner en spectacle. C’est le désir d’aimer qui lui a donné la force de se mettre en route jusqu’à Jésus. Mais cet amour lui a aussi fait faire un chemin
intérieur, celui du repentir. Si cet amour ne l’avait pas saisie, et mise en chemin, elle n’aurait pas pu se trouver en situation d’implorer le pardon.


Dans la seconde partie de sa réponse à Simon, Jésus fait remarquer à son hôte, pharisien, c'est-à-dire sans doute très respectueux de la loi,
que même s’il n’est au regard de la loi, pas ou peu pécheur – il n’y a pas beaucoup de chose dont il doit être pardonné – il passe au côté de l’essentiel : il aime peu, et sa remarque à
l’égard de la pécheresse le prouve. Ce n’est pas un péché à l’égard de la loi, mais c’est un manque d’amour…


La dernière parole de Jésus à la femme se comprend à partir de la petite scène qui précède. Tout d’abord, il lui a dit, après avoir répondu à
Simon : « Tes péchés sont pardonnés ». Le reste de l’assistance s’est alors interrogée : « Qui est cet homme qui peut pardonner les péchés ? » Cela rappelle la
scène de la guérison du paralytique, où les témoins s’insurgent lorsque Jésus dit au malade qu’on lui présente : « Tes péchés sont pardonnés ». « Dieu seul peut pardonner les
péchés ! » marmonnent-ils. La foi de la pécheresse est là : elle reconnait que Jésus peut la pardonner. Elle voit en lui la présence même de Dieu. Et en cela, elle ne se contente
pas d’éprouver sentimentalement de l’amour pour Jésus, ce qui est déjà considérable, elle fait un acte très profond de foi. Dès lors, Dieu présent en Jésus, peut la libérer de son péché Voilà
pourquoi Jésus dit « Ta foi t’a sauvé ». Le salut n’est pas une récompense qu’elle aurait obtenue en faisant preuve d’amour. C’est un don gratuit et total de Dieu que reçoivent ceux qui
croient en ce don.


Desiderius Erasme


 



Xénia 14/06/2010 09:58



Merci pour ce commentaire "en image" qui nous fait entrer dans l'Evangile d'une façon si réaliste. Merci pour votre observation et votre méditation qui nourrissent aussi notre prière.


Xénia



Berulle 14/06/2010 19:21



Merci pour votre commentaire. Je suis heureux que ces textes puissent être utiles.



Desiderius Erasme 14/06/2010 09:09



Merci cher Pierre, de cet admirable commentaire que je n'avais pas eu le temps de lire hier.


Amicalement


Desiderius Erasme



Berulle 14/06/2010 19:23



Il nous est tous difficile d'être à jour dans nos lectures, Cher Desiderius. Parfois même dans nos écritures ! Amitié,



Louis Giacometti 12/06/2010 17:52



Une seule remarque sur votre belle et profonde lecture de ce tableau. 


Pour la tradition pharisienne, à la différence des sadducéens, la Loi, la Thora révélée par Dieu à Moïse,  ne se réduit pas à la Thora écrite, un texte figé, mais elle
comprend aussi la Thora orale :  l'ensemble des interprétations qui ne cessent de lire l'Ecriture pour l'actualiser,  l'accomplir, en fonction des situations, qui manifestent
l'éternelle nouveauté de la Révélation. Contrairement à ce qu'on a pu dire trop souvent, les pharisiens sont à l'opposé du légalisme. 


Un livre remarqable sur la question des relations juifs-chrétiens : L'Eglise catholique et le peuple juif 



Jean Dujardin (prêtre de l'Oratoire)



 Calman-Levy



Berulle 14/06/2010 19:06



Vous avez tout à fait raison sur le pharisianisme. Seulement, je crois que l'on peut être idôlatre sans être bêtement légaliste. Ce passage de luc est à rapprocher du célèbre passage de Matthieu
:  


" Les pharisiens, apprenant qu'il avait fermé la bouche aux sadducéens, se réunirent et l'un d'entre eux, un docteur
de la Loi, posa une question à Jésus pour le mettre à l'épreuve : « Maître, dans la Loi, quel est le grand commandement ? » Jésus lui répondit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de tout ton esprit. Voilà le grand, le premier
commandement. Et voici le second, qui lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Tout ce qu'il y a dans
l'Écriture - dans la Loi et les Prophètes - dépend de ces deux commandements. » " (Mt 22, 34-40)


La première partie est la reprise de Dt 6,4-5 " Écoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est l'Unique. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de toute ta force. " dont le premier verset est brodé sur le bonnet de Simon. Même si le
pharisien, mais Simon est un pharisien et non le pharisianisme, effectue un travail de relecture de la Loi, il peut s'enfermer dans ce travail et oublier que l'énoncé est avant tout prononcé par
un Dieu qui aime et pardonne. De la parole de Dieu, il fait une idole figée qui ne parle plus mais sur laquelle on parle. (la théo-logie devient une affaire strictement humaine (parole sur Dieu)
et non un dialogue (parole de Dieu et parole sur Dieu) faisant de la Parole de Dieu l'idole muette qu'on ne cesse de trahir.)


En adjoignant le deuxième commandement comme clé de voute de toute l'alliance et de ses énoncés, Jésus ne nous demande pas seulement d'être gentil, aimant... il nous
permet de nous souvenir que nous n'avons pas la possibilité de chosifier Dieu, de l'enfermer dans des règles humaines, d'en faire une idole. La femme au parfum qui dérange la composition de
Champaigne, dérange aussi les belles théories de Simon. Car cette femme bénéficie également de l'amour et de la misericorde de Dieu. Et finalement l'incarnation du Fils a le même effet. Il vient
rappeler que la Loi incomprise, c'est-à-dire séparée de la miséricorde offerte à tous, va à l'encontre de celui qu'elle prétend honorer. C'est pourquoi Paul peut dire que le Christ est mort à
cause de la Loi et de son interprétation.


Mais ceci ne s'adresse pas qu'à Simon, l'apôtre Jean ne cesse de dire la même chose aux chrétiens. Et aujourd'hui encore notre petite tendance à contempler l'Evangile
et la Tradition nous fait parfois oublier que le Christ est avant tout une personne et que nos frères et nos soeurs qui surgissent, parfois mal à propos, dans nos vies en sont l'image.


Voilà je l'espère une explication plus claire qui ne trahit pas, je l'espère, le pharisianisme  et qui ne va pas à l'encontre de l'excellent ouvrage de mon ami
Jean Dujardin. Ecrire pour le web demande de faire court et nous oblige parfois à un peu d'imprécision.


Je vous remercie de votre lecture attentive et stimulante.



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