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19 septembre 2010 7 19 /09 /septembre /2010 20:11

 

Elle est bien difficile cette parabole de Jésus. On pourrait évidemment, d’autant qu’on vient d’entendre la lecture du livre d’Amos, n’écouter que sa finale « Nul serviteur ne peut servir deux maîtres… Vous ne pouvez servir Dieu et l’argent » et ne pas à chercher à comprendre cette histoire d’intendant fripon. Mais ce ne serait pas très respectueux de la parole de Jésus et finalement pas très judicieux car cette finale qui existe de manière autonome dans l’évangile de Matthieu (Mt 6, 24) est sûrement plus une apposition à ce texte que la finale originelle de la parabole.

 

Reprenons donc. Les deux premiers protagonistes sont un homme riche et son intendant. L’intendant est dénoncé à son maître parce qu’il dilapide ses biens. La formule passive n’indique pas qui dénonce l’intendant. Et l’histoire ne précise pas la manière dont l’intendant avait dilapidé les biens de son maître. Au début de la parabole donc, il y a un serviteur à qui un homme riche avait confié ses biens et qui a fauté en conséquence de quoi l’homme riche lui annonce qu’il est renvoyé et qu’il doit solder ses comptes.

Au deuxième temps de la parabole, il y a l’intendant, seul, qui cherche une solution pour se sauver de cette situation. Il n’a pas protesté auprès du maître, reconnaissant implicitement sa faute, il ne s’est pas jeté à ses pieds pour demander pardon. Et la solution, il la trouve. Elle passera par les hommes avec qui il est en relation, ceux qui doivent de l’argent à son maître et qui lui en doivent donc à lui, puisque comme tout intendant, il se paye sur les intérêts du prêt.

Le troisième temps de la parabole met donc en jeu l’intendant et les débiteurs de son maître. Comme il doit présenter ses comptes à son maître, il est difficile de croire qu’il va le voler. On peut donc penser que les sommes qu’il remet (les cinquante barils d’huile et les vingt mesures de bois) sont la partie qu’il devait toucher lui. Ce qui est frappant c’est que ce n’est pas lui qui écrit les billets de remise mais les débiteurs « Prend ton billet, assieds toi et écrit vite ».

La finale de la parabole nous dit que le maître loue l’intendant pour la manière avisée dont il a agi. Ajoutant « Car les fils de ce monde-ci sont plus avisés envers leurs propres congénères que les fils de la lumière ».

Voilà pour la parabole racontée par Jésus. Regardons maintenant la conclusion qu’il en tire. Elle est simple : il nous engage à nous faire des amis avec l’argent afin de créer des liens qui pourront nous servir dans les « tentes éternelles ». Car si nous savons faire cela avec l’argent, nous saurons aussi le faire avec le « vrai bien ».

Vous me direz, jusque-là, on ne voit toujours pas très bien l’intérêt de cette parabole et surtout on a très sensiblement l’impression que Jésus nous invite à être un peu malhonnête et à acheter nos frères et nos sœurs pour, qu’à leurs tours, ils nous secourent. Bref tout ceci est loin de l’amour gratuit de Dieu que nous présente habituellement l’Evangile !

Alors plutôt que d’essayer de lire cette parabole par l’apposition de cette phrase de l’Evangile que Luc et Matthieu citent, regardons plutôt les textes qui encadrent vraiment cette parabole. Juste avant, Luc a placé les trois paraboles de la miséricorde et juste après celle du mauvais riche et du pauvre Lazare. Ce dernier est en relation exacte avec la conclusion de la parabole : le mauvais riche n’a rien donné au pauvre Lazare qui ne l’accueille pas dans les tentes éternelles. Et quand le riche demande qu’on prévienne ses frères, il lui est répondu qu’ils ont Moïse et les prophètes et que « même si quelqu’un ressuscite d’entre les morts ils ne seront pas convaincus. » Le cadre de lecture de la parabole est donc donné : il s’agit du don de la miséricorde divine et de la manière de l’obtenir : vivre de la Loi et écouter la Parole de Dieu, ce que viennent appuyer les versets 16 et 17 placés juste après la parabole : « Jusqu’à Jean ce furent la Loi et les Prophètes ; depuis lors le Royaume de Dieu est annoncé, et tous s’efforcent d’y entrer par violence. Il est plus facile que le ciel et la terre passent que ne tombe un seul menu trait de la Loi. »

 

Alors reprenons la parabole et ses acteurs. Aux deux bouts de l’histoire, il y a le maître riche qui possède les biens et les pauvres débiteurs. Nous avons le droit vu le contexte général de voir dans le maître riche, Dieu lui-même, et dans les débiteurs, nous-mêmes. Entre les deux, le mauvais intendant à qui les biens sont confiés et qui est fautif. Ce personnage, c’est finalement nous aussi. Et le fait que nous ne connaissions pas vraiment sa faute, nous permet tous de nous identifier à lui, comme pécheur, c’est-à-dire homme ou femme à qui Dieu offre le salut et qui le gèrent mal.

Le deuxième temps de la parabole, ce temps où nous nous reconnaissons pécheur et où nous cherchons le salut, nous invite très clairement à nous tourner vers nos frères et nos sœurs. Ce n’est pas dans une relation directe avec Dieu que nous trouverons ce que nous cherchons.

Le troisième temps de la parabole nous invite lui à utiliser les moyens que nous avons pour construire le Royaume. Et en effet l’argent qui pourrait paraître malhonnête en fait partie. Mais l’intendant, en donnant de sa part pour obtenir son salut n’utilise pas d’une manière amorale son argent. Seule son intention peut paraître malhonnête, celle d’acheter son salut. Finalement est-ce si amoral que cela ? Est-ce plus amoral que de suivre la Loi à la lettre pour être juste ? Non, c’est d’une logique identique. En fait, l’intendant achète son salut en faisant deux « bonnes œuvres » qui réjouissent ses débiteurs. Et en ce sens il agit selon la Loi et les prophètes. Même si c’est par peur et non par amour, il se remet ainsi dans la logique de Dieu. Mais peut-on le condamner, lui qui n’a pas vu le triomphe de l’amour de l’autre que Jésus est venu enseigner et vivre en allant jusqu’à donner son bien le plus précieux, sa vie, triomphe manifesté dans sa Résurrection ? Et c’est en ce sens qu’il faut lire la conclusion qu’en tire le Christ. Si nous n’arrivons pas à donner nos biens matériels pour que la justice, dont nous sommes les premiers bénéficiaires, règne, comment pourrons-nous donner notre vie propre par amour pour que le Royaume se construise ? Mais si nous arrivons à donner de nos biens matériels pour que la justice règne, alors peut-être pourrons-nous un jour entrer vraiment dans la communion divine et agir par amour là où nous n’agissons bien souvent encore que par devoir. En tout état de cause, le pauvre qui signe le billet de remise le fait certainement avec une gratitude qui certes à un effet matériel immédiat mais qui pourra également avoir un effet spirituel, celui de le faire entrer dans la logique divine du partage gratuit, du don.

 

Et c’est je crois ainsi qu’on peut comprendre la phrase énigmatique qui conclut la parabole : « Car les fils de ce monde-ci sont plus avisés envers leurs propres congénères que les fils de la lumière ». Nous sommes tous, tout à la fois, les « fils de ce monde-ci » et les « fils de la lumière ». Mais nous avons tous tendance à être plus avisé dans la gestion de nos rapports entre nous, dans le cadre du monde, que dans le cadre du Royaume. Peut-être parce que nous n’arrivons pas à voir que nos manques les plus intenses ne peuvent être comblés que par l’amour de Dieu dont nos frères et nos sœurs sont les intendants ?

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Published by Berulle - dans Spiritualité
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Marie-Reine 20/09/2010 21:49



Je vous propose une lecture qui me semble pouvoir rejoindre la vôtre.


Le vocabulaire de la dette est équivalent au vocabulaire du péché, surtout chez Luc, cf. la parabole du "débiteur impitoyable" (Lc 7). Le gérant qui a dilapidé les biens est le frère des
débiteurs de son maître !


2 versions du "Notre-Père" : "remets nous nos dettes" (Mt 6,12) ; "et remets-nous nos péchés" (Lc  11,4).


Remettre la dette des débiteurs du Maître, n'est-ce pas la tâche de l'Église : donner le pardon au nom du Christ, le gérant (l'Église) se reconnaissant "frère en péché" et "frère en salut" des
débiteurs du Maître ?



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