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14 avril 2009 2 14 /04 /avril /2009 00:10


Cette série de textes sur Lourdes a été commandée aux plus grands écrivains français du XXe siècle dans le cadre d'une réflexion sur la réception contemporaine du message de la Grotte. Nous publions aujourd'hui celui de Marguerite D, une méditation sur soi.


 

 


Les piscines

 

 

 

L’eau est froide. Plus froide que l’eau de l’océan. Celle qui se déverse par roulis devant mon balcon. L’été. La vieille dame frissonne. Comme l’enfant à la chair de poule, trop maigre, dont les chevilles disparaissent régulièrement sur le bord de la plage de Trouville.

 

Pierre de B. m’a demandé ce texte. Je suis morte pourtant. Mais j’ai dit oui car il y a quelque chose du miracle dans l’éternité de ma littérature.

 

La vieille est plongée à mi-corps maintenant dans l’eau. Il y a de la morgue dans cette vision. Le lisse du marbre. Le froid de l’eau. Le cadavre de la vieille qui vivote dans cette piscine comme un poisson accroché à la ligne du pêcheur. L’image est bonne. Le poisson pour le chrétien. L’hameçon pour la mort. La ligne pour la foi.

 

Maintenant que je suis morte je vois encore mieux les images de la vie. Il y a quelque chose de génial dans ma littérature. Une approche directe. Evidente. On m’a beaucoup reproché le « forcément » de ma littérature mais il est là. Ce que j’écris tombe aussi naturellement que la vérité. Ma littérature s’accepte. Elle ne s’étudie pas.

 

Le vêtement blanc qui colle à la peau de la vieille bouge au gré des mouvements des bras et des jambes décharnées qui cherchent le miracle. Sordide. Le mot le plus proche de la vérité est sordide. Dieu doit être nécrophile pour supporter cette vision pitoyable. Il n’y a plus rien d’appétissant dans le corps de cette vieille aux seins plats et décharnés, aux cuisses maigres et fripées qui ne donneront plus de plaisir, aux bras qui n’étreignent plus que la mort.

 

La vieille c’est moi. En maigre. Moi je me dégoûte. Je suis là dans cette piscine à croire que le miracle va venir. Que je vais sortir sèche et ferme, appétissante comme une bimbo qui se déhanche affreusement sur la musique hip hop des clips de MTV. Là où je suis on m’a enlevé Arte mais on m’a laissé MTV. On m’a laissé sur un balcon mais au lieu de voir l’Océan de Trouville, je vois MTV toute la journée. Des noirs tatoués aux muscles gonflés de désir qui récitent de la mauvaise littérature anglo-saxonne en regardant des filles se déhancher sur des chorégraphies vulgaires. Sur Arte au moins je me voyais moi de temps en temps.

 

On a sorti la vieille. Comme on sort des noix de saint jacques du lait après décongélation. Comme on sort un sachet de thé qu’on pose négligemment sur une soucoupe aussi. La vieille, elle, on ne la mangera pas. Pas de risques.

 

Il y a un côté sacrificiel dans ce show. Un côté magique. Plouf plouf. Comme les enfant sur la plage de Trouville quand ils tirent au sort celui qui sera le chat. Peut être que Dieu fonctionne comme les enfants. Plouf Plouf le miracle sera pour toi. Il vaut mieux pour la vieille. Ce n’est pas sur un critère esthétique qu’elle sera choisie. Et toutes les vieilles sont méchantes et aigries. Avec Plouf Plouf elle peut espérer le miracle.

 

On a rhabillé la vieille et on l’a reposée sur son brancard. Des jeunes gens sont autours d’elle. Elle tremble. Comme d’habitude. Ils lui parlent. Ils sont gentils. C’est obscène. Elle ne dit rien. Peut-être pense-t-elle « encore raté » ou « ce soir je danserai le tango avec Léon ». Son confesseur lui a dit que c’était la foi qui comptait. Qu’elle devait avoir la foi comme Jean-Paul II qui avait été sauvé par la Vierge Marie de Fatima. Forcément, elle, elle n’a pas la foi comme Jean-Paul II. Il est mort quand même Jean-Paul II et il a beaucoup souffert. Elle se demande si on l’avait plongé à moitié nu dans cette piscine sordide où l’eau est si froide. Sûrement pas. Il doit y avoir un jacuzzi pour les papes. Un Jacuzzi d’eau vive comme dans Isaïe ou Jean. Pas une piscine d’eau plate. On n’a jamais vu de l’eau plate faire des miracles.

 

Jean c’est un peu moi. Il est aux évangiles ce que je suis à la littérature. Il n’y a plus d’écrit possible après Lui. Après moi non plus. L’Apocalypse n’est pas la fin du monde, c’est la fin de toute écriture possible. Comme l’Amant. Comme ce texte aussi.

 

Le brancard remonte maintenant vers l’esplanade. Il y en a une dizaine qui remontent lentement. Entourés d’infirmières, d’amis de prêtres. Tous sont joyeux. Ils forment un petit train de foi sillonnant le domaine de la Grotte. Un petit train de foi transportant des malades, des handicapés, des vieux. Le petit train train de l’église avec ce qu’il reste de passagers. Ils vont à la rencontre de Jésus Hostie qui va processionner dignement devant eux à grands coups d’Ave Maria. Une procession chaude qui va sécher les dernières gouttes d’eau glacées de la piscine et transformer le sacrifice en rituel.

 

Je regarde la scène. D’où je suis, j’ai la même vue que Dieu. Je vois d’en haut et je vois tout. La vieille qui cherche son châle, le jeune prêtre qui chante, le commerçant qui range ses petites vierges en plastique à remplir d’eau de Lourdes. Les piscines vides aussi qui ont finies leur journée et se reposent en attendant le prochain train de pèlerins. Je regarde la scène et forcément comme Lui, pour passer le temps, je regarde chaque personne en cherchant qui je choisirai si j’avais quelqu’un à sauver aujourd’hui. Mais j’ai beau cherché. Seule moi vaut le Salut.

 

Le petit garçon est sorti de l’eau. Sa maman se précipite pour l’essuyer dans un grand drap de bain. Il rechigne. Elle le met en garde. Si tu ne t’essuies pas tu tomberas malade et tu devras aller à Lourde te baigner dans les horribles piscines d’eau glacées avec tous les vieux et toutes les vieilles, comme mamie Jeanne. Les yeux de l’enfant sont pleins d’effroi. Comme s’il avait vu Dieu.

 

 

 

Marguerite D.

Paradis de Trouville

avril 2009

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Published by berulle - dans Pastiches
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commentaires

Christine de Lajupe 29/04/2009 01:13

Dis donc, frère cardinal, il serait temps que tu reprennes la plume, il ne se passe plus grand chose sur ce blog et tu vas dégringoler au blog rank. Allez, du nerf, au boulot
Fraternellement, de la jupe à la robe.

Christine de Lajupe 18/04/2009 02:09

Cher Pierre, cardinal, ami, et homme de robe,
Dans le cadre du courant écologiste, je constate que vous faites dans le recyclage. Vous êtes pardonné parce que drôle!
Mais n'abusez pas et distrayez-nous vite de nouvelles méditations originales.

berulle 20/04/2009 13:57


Chère Madame de Lajupe,
Dans le cadre du projet de démocratisation de la culture, il me semble indispensable de permettre à tous d'acceder à des textes qui jusque là étaient restés confidentiels !
Vous le comprendrez,
PdB


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