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10 janvier 2010 7 10 /01 /janvier /2010 01:34

 

Au départ, il y a une performance d’acteur exceptionnelle, celle de Denis Podalydès. Il y a ce texte admirable aussi, drôle et tragique, cette écriture très contemporaine qui convoque l’esprit d’un Londres passé. Mais il y a surtout cette longue introduction qui nous prévient que nous ne sortirons pas indemne de ce spectacle. « Je m’adresse à toi en particulier, Utterson, mais à travers toi, c’est vous tous que je vise, afin que vous repartiez différents de quand vous êtes arrivés. Ce qui va se passer, ici, une petite agitation de vos molécules, un insensible chamboulement intérieur, dont vous saurez plus tard les effets. »

 

On n’y prête pas attention sur le coup. On regarde, on admire, on rit, on frémit. Intérieurement, on connaît l’histoire, on a donc rien à craindre. Et puis, lentement des phrases viennent se loger en nous, nous habiter et une autre voix se met lentement mais sûrement à semer le trouble dans notre compréhension de ce texte.

 

La question de ce petit jeu entre le docteur Jekyll et Mister Hyde, on croit l’avoir réglé, n’être là qu’en spectateur. Le bon docteur Jekyll, cet homme tellement humain, s’ennuie. Homme de science, il se lance dans une savante expérience sur lui-même afin d’isoler l’un des composant de sa dualité et crée le méchant Mister Hyde. Une petite lecture spirituelle plus tard, Mister Hyde est devenu le côté obscur qui sommeille en nous, une personnalisation de Satan qui petit à petit prend entièrement possession de ce pauvre petit Faust de Jekyll. Moralité : il ne faut pas jouer avec le diable.

 

Mais le docteur Jekyll nous a prévenu. Le docteur Jekyll et l’affreux Mister Hyde n’ont pas réellement d’importance. Le sujet c’est l’expérience. L’expérience scientifique. « Scalpel, et hop on coupe dans l’hétérogène jusqu’à isoler un composant entier, intègre, un composant pur, dénué d’altérité. » Séparer, c’est créer.  Dieu crée en séparant. Et ce qui est en jeu dans cette expérience, c’est la pureté de l’être, la pureté au sens de la simplicité. Il s’agit de créer un être simple, débarrassé de cette embarrassante dualité qui nous fait tant souffrir. Certes, Hyde est créé pour être la simplicité de nos petits désirs mais finalement si Jekyll avait isolé ce qui en nous recherche le meilleur, l’être créé n’aurait-il pas été tout aussi terrifiant et cannibale ? N’aurait-il pas été tout aussi violent ? Violent pour le bien mais néanmoins absolument violent, c’est-à-dire refusant le dialogue, refusant la part de vérité qui réside chez l’autre, violent au nom de l’absolu.

 

Cette expérience nous la faisons finalement à chaque fois que nous transformons nos bonnes résolutions en absolus dénoués de toutes contradictions possibles, de tous dialogues salvateurs. A chaque fois, en fait, qu’au nom d’un idéal nous nous prenons pour le Dieu créateur, ce Dieu qui crée en séparant et qui voit que cela est bon. A chaque fois que nos désirs nous poussent à des purismes, des intégrismes et même des ascétismes qui nous éloignent finalement de ce que nous sommes vraiment, des êtres complexes.

 

Et le final nous donne à voir un Mister Hyde, idéalement simple, au quatrième dessous, pitoyable dans son malheur, empreint de tendresse pour ce Jekyll qui n’a pas su trouver le juste équilibre avec lui-même. Il est très loin d’un Satan ce Mister Hyde là !  Il est plutôt terriblement humain, un être fragile affronté au drame de sa vie, au drame d’une simplicité rattrapée par le réel. Et en fin de compte, on se prend à penser : « il faut sauver le soldat Hyde » !

 

Jekyll.jpg

 

 

 

Le cas Jekyll, Théâtre national de Chaillot

jusq'au 23 janvier.

Texte de Christine Montalbetti (Ed. P.O.L)

 

photographie : Elisabeth Carecchio

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commentaires

Monique 10/01/2010 09:52


Connaissez vous "Le Vicomte pourfendu" d'Italo Calvino ?
On y voit effectivement combien la "bonne moitié" du vicomte est aussi terrifiante que la mauvaise.
En tous cas, merci pour ce texte, qui nous oblige une fois de plus à nous re-situer dans une "obéissance au réel" - là où Dieu nous rejoint en vérité - et pas à une projection dans idéal
inatteignable!
Monique


aliette chambry 10/01/2010 09:45


Hyde/Jekyll... Rm7, 15


Catherine 10/01/2010 01:59


Cher Pierre,
Une fois encore, ce petit texte commence sans avoir l'air d'y toucher nous atteint. Je me pose cependant une question, est-ce une coquetterie ou une ruse de votre inconscient qui vous fait dire
"dénoués de contradiction" plutôt que "dénués"?
Dans les deux cas, c'est très joli.
Continuez
Amitiés
Catherine 


Berulle 10/01/2010 13:35


Chère Catherine,
De rien l'absolu ne peut-être dénué. Mais le problème ici est bien que notre condition est un véritable tissage, un ensemble de noeuds qui nous constitue et nous fait souffrir, qui nous empêche de
nous peigner sans mal. Ce que fait Jekyll, c'est justement de trancher ce noeud gordien qui lui pourrit la vie.
D'où un absolu dénoué, par la violence d'un coup de scalpel.
B. 


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