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23 juin 2010 3 23 /06 /juin /2010 17:43

 

 

Luca CAMBIASO

(Moenglia, près de Gênes, 1527 – Escorial, Espagne, 1585)

 

La Sainte Famille avec sainte Elisabeth 

Huile sur toile H. 87 x L. 113 cm, vers 1580-1582.

 

Provenance : Ancienne collection Bagnasco. Lugano

Bibliographie : Suida Manning, B. et W. Suida,  Luca Cambiaso. La vite et l'opere, Milan, 1958.

Suida Manning, B.« The Nocturnes of Luca Cambiaso », The art Quarterly, XV (1952), pp. 196-220.

Austin, Gênes, Luca cambiaso (1527-1585), catalogue d’exposition par Piero Boccardo, Franco Boggero, Clario Di Fabio, Lauro Magnani, Blanton Musem of Art, The University of Texas Austin, 15 sept. 2006–14 janv. 2007, Genova, Palazzo Ducale, 3 mars 2007-8 July 2008.

Damian Véronique, Cambiaso (1527-1585) : Trois nocturnes redécouverts, Galerie Canesso, Paris, 2004.

 

 Cambiaso_SteFamille.jpg

          Courtesy Galerie Mendès

 

 

Après une première formation auprès de son père, Giovanni, Luca Cambiaso ne cessa de voyager du nord au sud de la péninsule. De Venise à Rome en passant par Florence, il acquit progressivement une immense culture artistique au contact direct avec les tendances multiples et nouvelles de l’art du Cinquecento.

 

L’évolution de son art se ressent des ces expériences. Dès 1674, Raffaello Soprani, dans Les Vies des peintres, sculpteurs et architectes génois, distinguait trois phases dans la carrière de l’artiste qui sont toujours acceptées par l’historiographie moderne1. Après des débuts caractérisés par un maniérisme impétueux influencé par Michel Ange et Perino del Vaga, Cambiaso se tourne vers le milieu du siècle vers des formes et des compositions plus équilibrées et souvent structurées par des architectures monumentales2.

 

Le dernier chapitre s’ouvre vers 1668 quand les recherches du peintre s’orientent vers une simplification géométrique des formes et vers des « effets de nocturne hardis, étranges et savants ». Cette phase ultime qui est, sans doute la plus visionnaire, s’illustre de manière spectaculaire dans ses dessins qui revêtent le caractère d’un véritable « cubisme »3.

 

La Sainte Famille avec sainte Elisabeth présentée illustre parfaitement cette austérité formelle qui progresse au fur et à mesure que le peintre vieillit. N’y a-t-il pas chez Cambiaso une économie de moyen parallèle à la manière du « vieux » Titien dont la touche diffuse remplace le contour des formes ?

La comparaison de notre tableau avec Le Christ devant Caïphe de Cambiaso (ci-dessous)(Genova, Museo dell’Academia Liguistica di Belli Arti, inv. n° 66) met en lumière un langage commun que le peintre met au point au début de la décennie 1570.

 

SainteFamille1.jpg

Bertin Suida Manning, auteur de la première monographie de Cambiaso (1952), considérait le tableau de Gênes comme « la plus remarquable scène nocturne de la peinture italienne du XVIème ». Le puissant clair-obscur de La Sainte Famille procède de la même mise en scène.

 

Au centre d’une table recouverte d’un tapis vert est posée une bougie dont la lumière incandescente irradie les personnages. Les figures se détachent sur un fond noir auquel répond le dos plat du petit saint Jean, placé au premier plan. La lumière creuse ainsi l’espace dans la limite de la perspective ménagée par la table autour de laquelle se joue la scène familiale, comme dans le huis clos de l’Academia de Gênes.

 

Reprenant à son compte la tradition du nocturne expérimenté par ses prédécesseurs, tant nordiques qu’italiens, Luca Cambiaso innove en introduisant dans ses « nuits » un éclairage artificiel, comme une bougie ou une lampe à l’huile. « Il s'agit là d'un apport d'une grande originalité et qui aura un réel impact sur la peinture caravagesque, notamment sur celle d'un Georges de La Tour (1593-1652) », précise Véronique Damian. L’historienne de l’art ajoute qu’en ce sens « le rôle de Cambiaso au sein de l'histoire du nocturne peint est fondamental car il fait le trait d'union entre les artistes qui l'ont précédemment expérimenté, de Beccafumi au Corrège, du Tintoret à Perin del Vaga […] »4.

 

Par ailleurs, l’influence Toscano-lombarde de Léonard, adepte des fonds noirs, est perceptible dans l’emploi du sfumato appliqué au visage de la Vierge et du manteau orange porté par Joseph. Celle du siennois Domenico Beccafumi (1486-1551) se ressent dans la beauté joyeuse de l’Enfant qui est, sans doute, le motif maniériste le plus évident dans la Sainte Famille de Cambiaso.

 

Dans La Sainte Famille avec sainte Elisabeth le traitement particulier de la lumière prend un tour symbolique. La lumière artificielle se change en lumière divine au moment où elle se cristallise sur le corps de l’Enfant Jésus. De cette manière, la partie gauche du tableau n’est plus éclairée par la bougie mais bien par le corps tout entier de l’Enfant Jésus. Autour de Lui, le halo de lumière illumine la Vierge et le petit Jean-Baptiste, signe d’une union sacrée plus que maternelle.

 

L’habile clair-obscur frappe par sa force expressive. Le visage mélancolique de Marie trahit la sombre destinée de son fils bientôt supplicié sur la croix. Le modèle en roseaux que tient Jean-Baptiste préfigure la tragédie à venir. En face, Elisabeth regarde son fils tendrement en lui indiquant de l’index le Nouveau-né. Par ce geste la cousine de la Vierge, prend à témoin son enfant, le Précurseur, qui dans sa vie d’adulte sera le prophète qui annoncera la venue du Christ. Ce moment initiatique se déroule sous l’indifférence du bon Joseph qui s’est endormi à l’autre bout de la table. La description des ces expressions signifiantes s’inscrit dans la ligne des préceptes de la Contre-Réforme.

 

Le traitement réaliste des visages et des mains, en particulier ceux d’Elisabeth et de Joseph rend compte de leur âge avancé. Le visage de sainte Elisabeth et celui de la Vierge de La pietà avec deux anges du musée de Providence (USA)5 (ci-dessous) sont caractéristiques des œuvres des dernières peintures de Cambiaso réalisées dans les années précédant son départ pour l’Espagne, en 1582. Cambiaso peint avec largesse des peaux parcheminées et brunies à l’extrême autour des orbites. Ses têtes de madones prennent alors des allures d’icônes byzantines.

 

SainteFamille2.jpg

 

Les œuvres de maturité se caractérisent également par une géométrisation des formes qui va en s’amplifiant  avec le nombre des années. Dans la Piéta avec un ange du Palazzo Rosso de Gênes6 (ci-dessous) ou la Sainte Famille avec Elisabeth, on ne trouve pas de grands gestes accompagnés d’amples mouvements de draperies. Au contraire, les effets de perspectives anatomiques sont réduits au maximum et les corps raidis par les vêtements qu’ils portent. Les détails des costumes inexistants, les habits se réduisent à de grandes plages de couleur. La lumière simplifie les volumes et dessine des tubes, des carrés et des triangles. Cette géométrisation est poussée à l’extrême dans la figure endormie de saint Joseph ou dans celle de la Vierge éplorée de la Pietà de Gênes. Le tableau génois est généralement daté par Venturi7 des années 1575-1580 et peu avant son départ pour l’Espagne en 1582.

 

SainteFamille3.jpg

 

L’assemblage des volumes colorés chez Cambiaso n’est pas sans rappeler les premiers pas de la Renaissance florentine avec les fresques réalistes de Massacio suivi par Masolino. Le dessin simplifié permet au peintre génois de concentrer ses efforts sur l’étude psychologique des personnages, subordonnée au traitement spécifique de la lumière.  

 

Des différentes recherches luministes qui occupent les artistes du nord de l’Italie à partir de 1570, c’est, sans aucun doute, du Tintoret (1518-1594) et de Jacopo Bassano (1515-1592) dont Cambiaso est le plus proche. Comme dans les œuvres de ses aînés, la lumière chez Cambiaso active les couleurs qui simplifient les formes et transcende le pathos de ses compositions. Parfaite synthèse de ce phénomène, La Sainte Famille avec sainte Elisabeth est l’une des nocturnes les plus aboutie de Cambiaso peinte au crépuscule de sa vie, entre 1580 et 15828.

 

Bertrand Dumas

 

 

 1. La biographie établie par Soprani est publiée avec d’autres sources anciennes dans la monographie de B. Suida Manning et W. Suida, Luca Cambiaso e le opere, Milano, 1959, pp. 266-284.

2. Vincent Delieuvin, « Vénus et Adonis : un chef-d’œuvre de Luca Cambiaso offert au musée », in La Revue des Musées de France, 5 – 2008, pp. 8-11.

3. Michel Laclotte et Jean-Pierre Cuzin, Dictionnaire de la peinture italienne, 1999, pp. 135-136.

4. Damian Véronique, Cambiaso (1527-1585): Trois nocturnes redécouverts, Galerie Canesso, Paris, 2004.

5. La Piétàavec deux anges, huile sur toile, 180,3 x 112 cm, Providence, Museum of Art, Rhode Island School of Design, Mary B. Jackson Fund, inv. 59.049.

6. Pietà avec un ange, huile sur toile, 147 x 113 cm, Genoa, Musei di Strada Nuova – Palazzo Rosso e Gabinetto Disegni e Stampe, inv.88.

 7. Sur la datation de la Pietà du musée du Palazzo Rosso voire la notice n° 98 du catalogue de l’exposition d’Austin et de Gênes en 2007 rédigée par Margherita Priarone.

8. Datation confirmée oralement par Jonathan Bober.


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Published by Berulle - dans Etudes d'oeuvres
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