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13 juin 2011 1 13 /06 /juin /2011 18:52

 

Etes vous prêt à réveiller Léviathan ?

 

monumenta_anish_kapoor_exterieur.jpg

 

Il sommeille au Grand Palais. Gonflé de lui-même, il a pris possession du lieu, le remplissant de ses trois bras sphériques, démesurés. L’immense cathédrale de verre semble trop petite pour accueillir la bête qui s’est  étendue au maximum de l’espace qui lui était donné. Pas de têtes de dragons, pas de corps de serpent, pas de gueule ouverte semblant vouloir avaler le monde, mais une force tranquille, sereine, majestueuse. Léviathan n’est pas une sculpture c’est un corps-architecture déployé pour investir l’espace, tout l’espace. Un corps à la peau oscillant du rouge au noir sous les effets de la lumière changeante. De la lave aux ténèbres, de la lumière à l’ombre, il nous repousse sous l’effet de la démesure dans les coins les plus reculés de la nef pour tenter d’embrasser une forme qui ne se donnera jamais dans son entier à nos sens mais nous forcera à la déduire, l’évaluer, la construire pour que petit à petit notre intelligence vienne à bout de ce que notre regard et notre corps ne peut dominer. Il y a quelque chose du monde, de la vie, de l’infini dans ce Léviathan qui nous oblige à nous considérer comme infiniment petit. Le corps à corps est inégal et son silence pesant laisse notre intelligence désespérément seule dans sa contemplation intellectuelle.

 

monumenta_anish_kapoor_interieur.jpg

 

Sa forme nous repousse et son vide nous accueille. Son vide ou son ventre dans lequel nous sommes invités à pénétrer. Ce vide rouge à l’atmosphère pesante. Ce vide où nous nous sentons tout à la fois mal à l’aise et peut-être au plus près de nous-mêmes. Ce vide qui se prolonge par du vide, ces trois tentacules intérieures qui sont comme des chemins qui nous attirent et nous effraient. Le temps ne s’y arrête pas mais s’y étale. Les battements de notre cœur y résonnent comme si la peau de la bête était notre propre peau, nos propres tempes. Mais la pulsation est faible. Un voyage s’opère qui paraît nous emporter dans un passé intérieur. Petite enfance, protohistoire, psychanalyse. Y demeurer trop longtemps ne serait pas une bonne idée. A moins que, la frayeur des découvertes possibles passée, nous y soyons comme dans un cocon, un ventre maternel idéal, abris contre la rudesse d’un monde dont nous ne cessons de nous protéger en le mettant à distance. Pourtant, ce ventre est un monde à lui tout seul, un monde à la lumière parcimonieuse et aux extensions inatteignables. Repoussé au-dedans de nous-mêmes, ce que nous croyons être le chemin de nous-mêmes nous repousse encore dans l’imagination de ce que nous sommes, dans l’imagination de ce que nous pourrions découvrir.

 

Le temps et l’espace, ce que nous voyons et ce que nous construisons, s’exposent face à l’inertie du corps-arcitecture de Léviathan qui nous repousse à l’intérieur de ce que nous sommes et à l’extérieur de ce que nous voyons. L’œuvre monumentale d’Anish Kapoor nous plonge dans le silence, nous empêche de mettre immédiatement des mots pour contrôler ce que nous croyons voir. La cloche de verre qu’est la nef du Grand Palais, architecture de culture sur laquelle nous pensions nous appuyer pour nous aider à maîtriser la bête, ne nous est d’aucun secours. Son immensité semble réduite comme notre grandeur à l’état d’infiniment petit. La forme que notre esprit construit pour se l’approprier s’échappe dans les aspirations des vides où son ventre nous entraîne. Nous n’arrivons pas à matérialiser cette œuvre qui nous aspire. Nous tentons bien de la rattacher à l’artiste pour l’assujettir par un discours esthetico-conceptuel, mais Léviathan semble s’être généré de lui-même sans acte créateur tout comme les hommes modernes que nous souhaitons être. Un corps à corps inégal, voilà tout ce qui nous reste à vivre face à la bête endormie, face à ce monstre paisible.

 

On peut évidemment se souvenir que comme lui nous avons un créateur dont la puissance peut fracasser la tête de Léviathan (Ps 74, 14), le châtier (Is 27, 1) et espérer sous la protection de la divine puissance retrouver un monde que nous pouvons maîtriser, on peut également nier Léviathan en le rabaissant au statut d’œuvre inanimée, d’artefact humain… mais l’expérience artistique que nous avons vécu et que je ne peux que vous inviter à vivre reste bien présente. Elle nous remet à notre juste place d’homme.

 

« Yahvé, qu’est-ce donc que l’homme que tu le connaisses,

L’être humain, que tu penses à lui ?  

L’homme est semblable à un souffle,

Ses jours sont comme l’ombre qui passe. » (Ps 144, 3-4)

 

 

Léviathan, Anish Kapoor

Monumenta 2011, Grand Palais (jusqu’au 23 juin)

Anish Kapoor est un sculpteur anglais né à Bombay. Son travail a été récompensé par de nombreux prix.      

 

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commentaires

Isabelle 22/06/2011



J'aime beaucoup votre commentaire sur cette oeuvre  vous aussi vous avez du talent B


bonne soirée,


isabelle



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