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30 janvier 2010 6 30 /01 /janvier /2010 11:54

« Le plus important dans l’art, c’est qu’on passe constamment de l’anecdote personnelle au plus collectif. On ne peut parler que de son village mais il faut faire en sorte qu’il devienne celui du spectateur. L’œuvre doit demeurer ouverte. C’est pour cela que mon travail est proche de la poésie : chacun peut terminer le poème. On ne peut parler que de ce que l’autre sait. C’est dans cette chose commune que se situe l’art. » Cette pensée sur l’art que nous livre Christian Boltanski dans son entretien avec Richard Leydier publié dans le numéro spécial d’Art press pour Monumenta 2010 est, me semble-t-il, la meilleure porte d’entrée pour découvrir cette œuvre, Personnes, conçue pour l’espace du Grand Palais à Paris.

 

Monumenta2010_Mur1.jpg

Comme toujours, l’artiste nous parle de la mémoire et de la mort. Pour être plus exact, il nous fait cheminer dans notre recherche de la mémoire et de la mort. Il nous fait entre dans le champ de la mémoire et de la mort. Et il nous y fait entrer physiquement. La première chose à laquelle nous sommes confrontés c’est un de ses murs de boites rouillées. Ces boites qui renferment la vie de gens inconnus. Ces boites qui peuvent tout à la fois être un mémorial de la vie inconnue de personnes inconnues et la mémoire bien rangée dans notre petit cerveau de personnes ou d’événements connus. La mémoire rangée, froide.

 

Monumenta2010_Camp.jpg


En le contournant, nous passons de l’autre côté du miroir, dans la mémoire vivante et nous entrons dans un c(h)amp d’un tout autre ordre. Sur l’ensemble de la largeur de cette gigantesque nef du Grand Palais s’étend une installation composée de rectangles régulièrement délimités par un système de poteaux et de filins d’aciers, éclairés en leur centre par un néon. Dans ces rectangles, des vêtements usagés sont posés à plat, se recouvrant partiellement, formant des tableaux colorés abstraits. Premier choc des villages. Le village de Boltanski et le mien ont une maison commune : les camps d’Auschwitz et de Birkenau. Birkenau pour cet ensemble régulier de baraquements où « vivaient » les prisonniers, Auschwitz pour cette muséographie de la mémoire qui a inspiré tant d’artistes contemporains, pour ses vitrines où sont accumulés les valises, les cheveux, les gamelles retrouvées à la libération du camp, ces objets de mémoire des personnes qui y ont disparues. Ce lieu où l’anecdote de la mort, de la haine et de l’impensable est devenu une mémoire universelle sur laquelle nous ne finirons jamais de penser.

 

Mais au silence glacial auquel sont confrontés les visiteurs des camps, Christian Boltanski a substitué un fond sonore composé de centaines d’enregistrements de battements de cœurs. Dans cette nef du Grand Palais, la vie est là. Un fond sonore omniprésent dans lequel vient se fondre comme un bruit de sirène étouffé, bruit tragique que mon imagination mémorielle relie tout autant aux sirènes des camps qu’à celle des bombardements. La vie dramatique mais la vie, cette vie sans la quelle la mort ne serait pas un drame. Cette vie qui pose la question de la mort, du hasard de la mort, cette vie qui espère que la mort n’est pas une fin et qui continue de faire vivre les morts dans une mémoire commémorative. Cette vie qui questionne et se collecte dans la mémoire pour demeurer. Cette vie c’est peut-être l’église du village de Christian Boltanski, c’est sûrement l’église de chacun d’entre nous.

 

Monumenta2010_lache.jpg


Le bruit de sirène entendu n’est pas le bruit d’une sirène. C’est le bruit d’une grue, placée au fond de la nef , le bruit du moteur de cette grue qui inlassablement vient saisir de son grappin un tas de vêtements, parmi une montagne impressionnante, l’élève dans les airs et le relâche. Et c’est peut-être là, finalement, que l’artiste nous convoque à terminer l’histoire. Car cette dernière installation est assurément une lecture de l’ensemble de l’œuvre. Dans le village de Christian Boltanski, elle a un sens, celui de la main d’un dieu indifférent, qui brasse la vie humaine régulièrement, du hasard qui à cette supériorité sur l’homme : la maîtrise du temps.

 

Permettez-moi, Cher Christian Boltanski, en toute humilité, de vous livrer la signification de votre œuvre dans mon village. Elle est triple.

La première renvoie à Dieu, dans son acception la plus distante et la plus proche à la fois. Dieu, le maître de la vie, Dieu qui ne cesse de créer le monde, c’est-à-dire qui ne cesse de lui donner la vie. Tel votre grue, Dieu ne cesse de brasser le monde pour qu’à jamais il vive, pour que jamais le mouvement de la vie ne s’arrête et ne le fasse s’immobiliser dans la mort.

La seconde renvoie à l’homme et à la première installation que vous nous avez présentée dans cette exposition, votre mur de boites que j’ai nommé la mémoire rangée, la mémoire froide. J’aurais pu l’appeler la mémoire morte. Votre grue, voyez-vous, c’est pour moi la mémoire vive, la mémoire qui fait vivre, celle qui ne cesse d’aller piocher dans ces boites bien rangées et scellées les souvenirs des hommes et des femmes. Celle qui par delà la mort continue de donner la vie.

La troisième, vous l’aurez compris, c’est finalement ce qui différencie les églises de nos villages. Je crois en un Dieu qui n’est pas distant des hommes. Je ne crois pas que le hasard, les catastrophes, les drames de notre humanité et de notre histoire soient Dieu. Je crois qu’ils sont la vie du monde et la vie humaine. C’est pour cela que les battements de cœur que vous nous donnez à entendre sont tout autant rassurants qu’inquiétants. Et si je vous accompagne pour voir avec vous dans cette grue qui brasse les hommes et les femmes la main de Dieu elle-même qui nous crée, c’est pour croire que quand il nous relâche de sa hauteur, c’est pour que le mouvement qu’il nous donne, vienne animer, même de manière infime, la montagne de vêtements de laquelle il nous a prélevé. De minuscules électrochocs certes, mais suffisants pour que le cœur de l’humanité ne cesse de battre et d’illuminer le monde.

 


Monumenta 2010. Jusqu’au 21 février 2010.

 

 

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