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12 juillet 2010 1 12 /07 /juillet /2010 01:29

Au risque de surprendre, voire de choquer, il faut bien constater, que la famille est, pour le catholicisme, une idée récente. Récente ? Oui, deux siècles, deux siècles et demi, tout au plus. On notera avec un certain amusement que l’Église qui se défend de se soumettre aux modes du temps a, en la matière, emboîté le pas à un nouveau goût bourgeois celui de la famille. Le grand historien Philippe Ariés explique bien qu’il faut attendre le XVIII° siècle pour que l’intérêt pour l’enfant et la famille se développent, en même temps que s’inventent les canons de la vie bourgeoise. Jusque-là, l’aristocratie se souciait de la vie de famille comme d’une guigne, les mariages étaient des alliances de clan, et la famille un moyen de transmission des héritages. Élever ses enfants ou mener une vie de famille ne serait venu à l’idée de personne. Chez les paysans, les mariages étaient des mariages de biens et de terre, et les familles des unités de production. Quand aux hommes d’Église, aux religieux et religieuses, ils mettaient bien sûr leur point d’honneur à quitter leur famille et à mépriser les liens familiaux afin de prouver leur attachement exclusif au Seigneur.

Il faut dire que le Christ et l’Évangile leur donnent drôlement raison.

Jésus n’a vraiment rien d’un « bon fils », lui qui a douze ans rabroue son père et sa mère : « Ne saviez-vous pas que je dois être dans la maison de mon Père », et à trente, déclare alors qu’on l’informe que sa mère, ses frères et sœurs sont là qui le demandent : « Qui est ma mère ? Et mes frères ? » Et, promenant son regard sur ceux qui étaient assis en rond autour de lui, il dit : « Voici ma mère et mes frères. Quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là m’est un frère et une sœur et une mère. »

Pour ce qui est de la défense de la famille, il confirme bien la légitimité de suivre le commandement « Honore ton père et ta mère », mais on trouve aussi des paroles dures et étranges, comme : « Je suis venu opposer l’homme à son père, la fille à sa mère et la bru à sa belle-mère : on aura pour ennemis les gens de sa famille » et « Qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi. Qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi. »

Et si on lit attentivement les Pères de l’Église, on verra que leur sens de la famille laissait pour le moins à désirer. Il n’est qu’à voir l’insistance que met Monique, la mère d’Augustin à obtenir de lui qu’il quitte femme et enfant pour s’adonner pleinement à sa vie religieuse. L’Église a fait de l’un et de l’autre des saints…

Voilà qui donne à réfléchir sur le soudain intérêt de l’Église en faveur de la famille.

Loin de moi l’idée de négliger le rôle éminent de la famille pour le bon développement des enfants et leur éducation dans la foi, mais je serais volontiers de l’avis de Jésus, une famille est faite pour être quittée.

Je crains que la surévaluation de la famille à laquelle nous assistons dans le discours de l’Église soit une sorte de compensation. L’Église perdant le pouvoir sur les organisations publiques et politiques le transfère dans la sphère intime et familiale.

Il semble qu’elle ne soit guère plus écoutée… Peut-être parce que sa vocation n’est pas de conserver le pouvoir mais de le perdre ?

 

Afin d’atténuer mon propos, je vous suggère de relire ce bel hymne à la famille qu’est le psaume 127.

 

Heureux tous ceux qui craignent Yahvé
et marchent dans ses voies !

2Du labeur de tes mains tu te nourriras,
heur et bonheur pour toi !
3Ton épouse : une vigne fructueuse
au cœur de ta maison.
Tes fils : des plants d’olivier
à l’entour de la table.

4Voilà de quels biens sera béni
l’homme qui craint Yahvé.
5Que Yahvé te bénisse de Sion !
Puisses-tu voir Jérusalem dans le bonheur
tous les jours de ta vie,
6et voir les fils de tes fils !

Paix sur Israël !

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5 juillet 2010 1 05 /07 /juillet /2010 23:21


Le mot est plein d’ambiguïté et pourtant, il est la véritable raison d’être de tout le développement du christianisme depuis les origines. L’évangélisation est même le propre du christianisme. C’est ce que fait Jésus. Il ne crée pas de religion, n’établit pas de culte, ne laisse pas de corpus doctrinal. Il annonce « à corps perdu » la nouvelle, la « bonne » nouvelle : il y a un Dieu avec un cœur de père, avec des entrailles de mère, qui prend fait et cause pour l’humanité, qui veut son bonheur, son « Salut ». Et cette annonce, il la scelle, la garantit au prix de sa vie.

Depuis, fini les négociations avec la divinité ; « si je te sacrifie un mouton blanc, tu feras tomber la pluie et retiendras la foudre. », « Si je trouve un juste dans cette ville, tu ne feras pas tomber le feu du ciel ». Non tout cela est terminé. Il n’y a aucun sacrifice à faire pour apaiser un courroux divin. On trouvera des justes puisque c’est Dieu lui-même qui justifie. Et si nous rendons un culte à Dieu, c’est un culte d’action de grâce car tout ce que nous demandons nous est déjà accordé.

Pour évangéliser, il suffit donc d’annoncer, cette extraordinaire nouvelle : « Dieu est avec nous », d’en vivre et d’en témoigner, comme le Christ lui-même l’a fait.

Comme le Christ lui-même l’a fait ! Tout le secret est là.

Pas question d’apporter l’Évangile comme on apporte la civilisation, et malheureusement, souvent de la même main, qui n’était guère tendre.

L’Évangile ne « s’apporte » pas, il se porte. Il se porte à même la peau. Et d’ailleurs sont qui l’ont porté y ont la plupart du temps laissé leur peau, comme le Christ…


On parle aujourd’hui de seconde évangélisation, de nouvelle évangélisation. Il semble que de nouveau, on s’apprête à « apporter » quelque chose. Ne commettons pas de nouveau les mêmes erreurs que par le passé. Certes, on ne risque plus les conversions forcées, mais prenons garde, il est facile de croire que nous savons ce qui est bon pour l’autre. « Que veux-tu que je fasse pour toi, demandait Jésus ». À son exemple, commençons par écouter avant de parler.

Il se pourrait que ce monde ait aussi des choses à nous dire…

 

EVANGELII NUNTIANDI (Exhortation de Paul VI)

7-Jésus lui-même, Évangile de Dieu, a été le tout premier et le plus grand évangélisateur. Il l’a été jusqu’au bout : jusqu’à la perfection, jusqu’au sacrifice de sa vie terrestre.

14-Nous voulons confirmer une fois de plus que la tâche d’évangéliser tous les hommes constitue la mission essentielle de l’Eglise, tâche et mission que les mutations vastes et profondes de la société actuelle ne rendent que plus urgentes. Evangéliser est, en effet, la grâce et la vocation propre de l’Eglise, son identité la plus profonde.

 

100 mots pour la foi


 

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4 juillet 2010 7 04 /07 /juillet /2010 23:18


Curieux passage de l’Evangile où Luc croise les temps. Situé dans la montée de Jésus vers Jérusalem (9,51-19,44) et plus particulièrement dans un ensemble où le Christ explique ce qu’il attend de ses disciples (9,51-13,21), cet appel des soixante-douze semble être également une invitation à la mission destinée à l’Eglise, aux disciples de Jésus-Christ, mort et ressuscité. Temps de l’Evangile ou Eschatologie, montée vers la Passion ou attente du retour glorieux, une chose semble certaine, la mission n’est pas réservée aux douze.

 

Les soixante-douze désignés sont envoyés devant le Seigneur, comme Jean-Baptiste, le précurseur, celui qui a marché devant le Seigneur pour lui préparer le chemin, pour révéler à son peuple qu'il est sauvé, que ses péchés sont pardonnés (Lc 1,76). Soixante-douze, comme les nations païennes (ou peut-être soixante-dix comme les soixante-dix traducteurs de la Septante), un nombre qui nous fait penser que « toutes les villes et localités où lui-même devait aller » ne désigne pas simplement les villages se situant sur la route de Jérusalem mais toutes les villes et localités du monde dans lesquels vivent l’ensemble des hommes et des femmes auxquels la Bonne Nouvelle s’adresse, tous ceux et toutes celles qui sont appelés à recevoir la Paix.

 

Pourtant, si le texte est explicite sur la Bonne Nouvelle à annoncer, « Là, guérissez les malades, et dites aux habitants : 'Le règne de Dieu est tout proche de vous.' », le « Mais » qui suit nous montre à quel point la question de la réception de cette nouvelle n’est pas évidente. Et ce problème n’est pas lié aux disciples !  

 

Ce qui est à annoncer, Jésus l’a proclamé en citant Isaïe (Lc 4, 16-20) : « L'Esprit du Seigneur est sur moi parce que le Seigneur m'a consacré par l'onction. Il m'a envoyé annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres, proclamer aux prisonniers la délivrance, et aux aveugles qu'ils verront la lumière, renvoyer les opprimés dans la délivrance, proclamer une année d’accueil du Seigneur. » Relire ce texte nous permet d’éclairer la demande faite au soixante-douze, la demande qui est faite aux disciples. Comme les soixante-douze, Jésus est envoyé. Il est envoyé pour proclamer la Bonne-Nouvelle, c’est-à-dire l’accès à la délivrance et à la pleine lumière. Mais pas seulement pour la proclamer, il est également envoyer pour la réaliser, pour renvoyer les opprimés dans la délivrance. Ainsi pour reprendre les mêmes termes, Jésus envoie ses disciples pour renvoyer les malades à la Vie et proclamer : ‘Le règne de Dieu est tout proche’. A nous aussi, il est donc demander de ne pas seulement proclamer le Royaume mais bien aussi déjà de le réaliser. C’est même la première chose qui nous est demandé afin que la proclamation puisse être entendue de nos contemporains et qu’ils accueillent le Seigneur.

 

Car ce fameux « Mais » se situe bien au niveau de l’accueil du Seigneur ou plus exactement de sa demande pressente de se prononcer de manière personnelle – « Et pour vous qui suis-je ? » (Lc 9, 20). Jésus sait très bien que sa proclamation, pas plus que celle de ses disciples, ne fera l’unanimité. Un peu plus loin dans l’Evangile, Luc regroupe trois paroles où Jésus parle à la première personne (Lc 12, 49-53) : « Je suis venu apporter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu'il soit déjà allumé ! Je dois recevoir un baptême, et comme il m'en coûte d'attendre qu'il soit accompli ! Pensez-vous que je sois venu mettre la paix dans le monde ? Non, je vous le dis, mais plutôt la division. Car désormais cinq personnes de la même famille seront divisées : trois contre deux et deux contre trois ;  ils se diviseront : le père contre le fils et le fils contre le père, la mère contre la fille et la fille contre la mère, la belle-mère contre la belle-fille et la belle-fille contre la belle-mère. » Trois paroles difficiles à interpréter mais où on peut lire dans le feu, l’Esprit-Saint de la Pentecôte, et dans le baptême prédit, sa Pâques. La Paix promise, la Paix que ses disciples doivent annoncer est une Paix qui demande l’engagement personnel de celui qui la reçoit. C’est une Paix qui, comme toute la promesse de Dieu, n’est pas un choix imposé à l’homme. C’est une Paix qui se reçoit dans une relation de confiance, dans une reconnaissance de celui qui l’annonce et l’offre.

 

Tout l’enjeu de la mission est donc de ne pas proclamer une vérité imposée mais bien de mettre en place un dialogue avec les hommes et les femmes de notre temps, de faire naître une confiance, de faire apparaître les signes du Royaume afin que chacun puisse librement choisir de reconnaître le Seigneur et de l’accueillir. Notre mission est de renvoyer l'homme à la délivrance et non à la captivité.


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28 juin 2010 1 28 /06 /juin /2010 08:41

 

L’Évangile, tout le monde sait ça, c’est la « Bonne Nouvelle ». C’est même ça que le mot veut dire. Bon ça ne nous empêche pas de dire la bonne nouvelle de l’Évangile à longueur de phrase. Remarquez qu’avec un pareil effet de redondance on est ordinairement dispensé de dire de quoi il s’agit. C’est le genre super-cadeau dont on ne déferait jamais le paquet. Au moins comme ça, on n’est pas déçu !

On a bien tort de ne pas ouvrir le cadeau, c’est-à-dire de ne pas ouvrir les livres des évangiles. Ils sont au nombre de quatre, comme les quatre as, ou les quatre mousquetaires. Ils ressemblent d’ailleurs plutôt aux mousquetaires. Matthieu, Marc, Luc, les synoptiques, qu’on peut quasiment lire en parallèle, sont les trois premiers. Le quatrième, celui de Jean est une sorte de D’Artagnan, qui fait cavalier seul.

Ce qui est frappant, c’est que les évangiles n’ont pas grand-chose à voir avec le catéchisme. D’abord, ils racontent des histoires qui mettent en scène des gens, hommes, pêcheurs, bergers, marchands, soldats, femmes, dames de bien et filles de rien et enfants. Ils sont truffés de petits détails amusants qui si on est un peu attentif nous transportent en un instant les pieds dans la poussière des chemins de Galilée, de Judée et de Samarie. Il fait chaud, froid, le soleil se couche, le vent se lève, les vagues du lac claquent. On croque des épis au bord des champs, on se désaltère au puits, on lève sa coupe chez des amis. Ici, un enfant est malade, là, un homme mendie son pain. Partout, on vit, on mange, on paye ses impôts, on pleure la mort des amis. Et puis on s’interroge, on questionne parfois on réclame, on jalouse et même on jure fidélité et amitié, et puis, on trahit, on renie. Bref, c’est la vie comme elle va et comme elle ne va pas. Bien sûr, il y a le personnage principal, ce jeune homme qui ne laisse personne indifférent, qui bouleverse les foules, retourne les cœurs. Il a un « je-ne-sais-quoi ». Il parle comme personne avant lui. « Mais qui donc est cet homme ? ». C’est la phrase qui traverse tous les Évangile. Et quand nous nous laissons nous aussi traverser par cette question, alors, nous défaisons le paquet cadeau. Alors, la Bonne Nouvelle peut nous atteindre, alors, l’Évangile s’ouvre vraiment. LA Bonne Nouvelle, elle est là, avec cet homme : Dieu n’est ni un grand horloger indifférent au monde, ni un juge suprême. Dieu est un patron qui embauche jusqu’à la onzième heure, un père qui guette le retour du son fils. Et surtout, aussi fou que cela puisse paraître, Dieu a mis les pieds sur la Terre, comme chez lui. La Bonne Nouvelle a bien d’autres accents. Quant à moi, je ne me lasse jamais d’aller à Cana entendre chanter les invités éméchés. J’aime aussi aller à Béthanie admirer la colère et la foi de Marthe, je la trouve « gonflée » d’apostropher Jésus comme ça. Parfois, j’ai le courage de me glisser dans la nuit froide du jardin des Oliviers. Mais là, j’avoue que moi aussi, j’ai peur et je tremble… Allez, vous aussi, ouvrez le livre, Dieu est là !

 

Aujourd’hui, la conclusion appartiendra à l’Évangile de Jean, au chapitre 21, verset 25

« Il y a encore bien d’autres choses qu’a faites Jésus. Si on les mettait par écrit une à une, je pense que le monde lui-même ne suffirait pas à contenir les livres qu’on en écrirait. »

 

100 mots pour la foi


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23 juin 2010 3 23 /06 /juin /2010 17:43

 

 

Luca CAMBIASO

(Moenglia, près de Gênes, 1527 – Escorial, Espagne, 1585)

 

La Sainte Famille avec sainte Elisabeth 

Huile sur toile H. 87 x L. 113 cm, vers 1580-1582.

 

Provenance : Ancienne collection Bagnasco. Lugano

Bibliographie : Suida Manning, B. et W. Suida,  Luca Cambiaso. La vite et l'opere, Milan, 1958.

Suida Manning, B.« The Nocturnes of Luca Cambiaso », The art Quarterly, XV (1952), pp. 196-220.

Austin, Gênes, Luca cambiaso (1527-1585), catalogue d’exposition par Piero Boccardo, Franco Boggero, Clario Di Fabio, Lauro Magnani, Blanton Musem of Art, The University of Texas Austin, 15 sept. 2006–14 janv. 2007, Genova, Palazzo Ducale, 3 mars 2007-8 July 2008.

Damian Véronique, Cambiaso (1527-1585) : Trois nocturnes redécouverts, Galerie Canesso, Paris, 2004.

 

 Cambiaso_SteFamille.jpg

          Courtesy Galerie Mendès

 

 

Après une première formation auprès de son père, Giovanni, Luca Cambiaso ne cessa de voyager du nord au sud de la péninsule. De Venise à Rome en passant par Florence, il acquit progressivement une immense culture artistique au contact direct avec les tendances multiples et nouvelles de l’art du Cinquecento.

 

L’évolution de son art se ressent des ces expériences. Dès 1674, Raffaello Soprani, dans Les Vies des peintres, sculpteurs et architectes génois, distinguait trois phases dans la carrière de l’artiste qui sont toujours acceptées par l’historiographie moderne1. Après des débuts caractérisés par un maniérisme impétueux influencé par Michel Ange et Perino del Vaga, Cambiaso se tourne vers le milieu du siècle vers des formes et des compositions plus équilibrées et souvent structurées par des architectures monumentales2.

 

Le dernier chapitre s’ouvre vers 1668 quand les recherches du peintre s’orientent vers une simplification géométrique des formes et vers des « effets de nocturne hardis, étranges et savants ». Cette phase ultime qui est, sans doute la plus visionnaire, s’illustre de manière spectaculaire dans ses dessins qui revêtent le caractère d’un véritable « cubisme »3.

 

La Sainte Famille avec sainte Elisabeth présentée illustre parfaitement cette austérité formelle qui progresse au fur et à mesure que le peintre vieillit. N’y a-t-il pas chez Cambiaso une économie de moyen parallèle à la manière du « vieux » Titien dont la touche diffuse remplace le contour des formes ?

La comparaison de notre tableau avec Le Christ devant Caïphe de Cambiaso (ci-dessous)(Genova, Museo dell’Academia Liguistica di Belli Arti, inv. n° 66) met en lumière un langage commun que le peintre met au point au début de la décennie 1570.

 

SainteFamille1.jpg

Bertin Suida Manning, auteur de la première monographie de Cambiaso (1952), considérait le tableau de Gênes comme « la plus remarquable scène nocturne de la peinture italienne du XVIème ». Le puissant clair-obscur de La Sainte Famille procède de la même mise en scène.

 

Au centre d’une table recouverte d’un tapis vert est posée une bougie dont la lumière incandescente irradie les personnages. Les figures se détachent sur un fond noir auquel répond le dos plat du petit saint Jean, placé au premier plan. La lumière creuse ainsi l’espace dans la limite de la perspective ménagée par la table autour de laquelle se joue la scène familiale, comme dans le huis clos de l’Academia de Gênes.

 

Reprenant à son compte la tradition du nocturne expérimenté par ses prédécesseurs, tant nordiques qu’italiens, Luca Cambiaso innove en introduisant dans ses « nuits » un éclairage artificiel, comme une bougie ou une lampe à l’huile. « Il s'agit là d'un apport d'une grande originalité et qui aura un réel impact sur la peinture caravagesque, notamment sur celle d'un Georges de La Tour (1593-1652) », précise Véronique Damian. L’historienne de l’art ajoute qu’en ce sens « le rôle de Cambiaso au sein de l'histoire du nocturne peint est fondamental car il fait le trait d'union entre les artistes qui l'ont précédemment expérimenté, de Beccafumi au Corrège, du Tintoret à Perin del Vaga […] »4.

 

Par ailleurs, l’influence Toscano-lombarde de Léonard, adepte des fonds noirs, est perceptible dans l’emploi du sfumato appliqué au visage de la Vierge et du manteau orange porté par Joseph. Celle du siennois Domenico Beccafumi (1486-1551) se ressent dans la beauté joyeuse de l’Enfant qui est, sans doute, le motif maniériste le plus évident dans la Sainte Famille de Cambiaso.

 

Dans La Sainte Famille avec sainte Elisabeth le traitement particulier de la lumière prend un tour symbolique. La lumière artificielle se change en lumière divine au moment où elle se cristallise sur le corps de l’Enfant Jésus. De cette manière, la partie gauche du tableau n’est plus éclairée par la bougie mais bien par le corps tout entier de l’Enfant Jésus. Autour de Lui, le halo de lumière illumine la Vierge et le petit Jean-Baptiste, signe d’une union sacrée plus que maternelle.

 

L’habile clair-obscur frappe par sa force expressive. Le visage mélancolique de Marie trahit la sombre destinée de son fils bientôt supplicié sur la croix. Le modèle en roseaux que tient Jean-Baptiste préfigure la tragédie à venir. En face, Elisabeth regarde son fils tendrement en lui indiquant de l’index le Nouveau-né. Par ce geste la cousine de la Vierge, prend à témoin son enfant, le Précurseur, qui dans sa vie d’adulte sera le prophète qui annoncera la venue du Christ. Ce moment initiatique se déroule sous l’indifférence du bon Joseph qui s’est endormi à l’autre bout de la table. La description des ces expressions signifiantes s’inscrit dans la ligne des préceptes de la Contre-Réforme.

 

Le traitement réaliste des visages et des mains, en particulier ceux d’Elisabeth et de Joseph rend compte de leur âge avancé. Le visage de sainte Elisabeth et celui de la Vierge de La pietà avec deux anges du musée de Providence (USA)5 (ci-dessous) sont caractéristiques des œuvres des dernières peintures de Cambiaso réalisées dans les années précédant son départ pour l’Espagne, en 1582. Cambiaso peint avec largesse des peaux parcheminées et brunies à l’extrême autour des orbites. Ses têtes de madones prennent alors des allures d’icônes byzantines.

 

SainteFamille2.jpg

 

Les œuvres de maturité se caractérisent également par une géométrisation des formes qui va en s’amplifiant  avec le nombre des années. Dans la Piéta avec un ange du Palazzo Rosso de Gênes6 (ci-dessous) ou la Sainte Famille avec Elisabeth, on ne trouve pas de grands gestes accompagnés d’amples mouvements de draperies. Au contraire, les effets de perspectives anatomiques sont réduits au maximum et les corps raidis par les vêtements qu’ils portent. Les détails des costumes inexistants, les habits se réduisent à de grandes plages de couleur. La lumière simplifie les volumes et dessine des tubes, des carrés et des triangles. Cette géométrisation est poussée à l’extrême dans la figure endormie de saint Joseph ou dans celle de la Vierge éplorée de la Pietà de Gênes. Le tableau génois est généralement daté par Venturi7 des années 1575-1580 et peu avant son départ pour l’Espagne en 1582.

 

SainteFamille3.jpg

 

L’assemblage des volumes colorés chez Cambiaso n’est pas sans rappeler les premiers pas de la Renaissance florentine avec les fresques réalistes de Massacio suivi par Masolino. Le dessin simplifié permet au peintre génois de concentrer ses efforts sur l’étude psychologique des personnages, subordonnée au traitement spécifique de la lumière.  

 

Des différentes recherches luministes qui occupent les artistes du nord de l’Italie à partir de 1570, c’est, sans aucun doute, du Tintoret (1518-1594) et de Jacopo Bassano (1515-1592) dont Cambiaso est le plus proche. Comme dans les œuvres de ses aînés, la lumière chez Cambiaso active les couleurs qui simplifient les formes et transcende le pathos de ses compositions. Parfaite synthèse de ce phénomène, La Sainte Famille avec sainte Elisabeth est l’une des nocturnes les plus aboutie de Cambiaso peinte au crépuscule de sa vie, entre 1580 et 15828.

 

Bertrand Dumas

 

 

 1. La biographie établie par Soprani est publiée avec d’autres sources anciennes dans la monographie de B. Suida Manning et W. Suida, Luca Cambiaso e le opere, Milano, 1959, pp. 266-284.

2. Vincent Delieuvin, « Vénus et Adonis : un chef-d’œuvre de Luca Cambiaso offert au musée », in La Revue des Musées de France, 5 – 2008, pp. 8-11.

3. Michel Laclotte et Jean-Pierre Cuzin, Dictionnaire de la peinture italienne, 1999, pp. 135-136.

4. Damian Véronique, Cambiaso (1527-1585): Trois nocturnes redécouverts, Galerie Canesso, Paris, 2004.

5. La Piétàavec deux anges, huile sur toile, 180,3 x 112 cm, Providence, Museum of Art, Rhode Island School of Design, Mary B. Jackson Fund, inv. 59.049.

6. Pietà avec un ange, huile sur toile, 147 x 113 cm, Genoa, Musei di Strada Nuova – Palazzo Rosso e Gabinetto Disegni e Stampe, inv.88.

 7. Sur la datation de la Pietà du musée du Palazzo Rosso voire la notice n° 98 du catalogue de l’exposition d’Austin et de Gênes en 2007 rédigée par Margherita Priarone.

8. Datation confirmée oralement par Jonathan Bober.


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21 juin 2010 1 21 /06 /juin /2010 01:41


 

Non, l’éternité n’est pas une sorte de super Club Med’pour les siècles des siècles. Et heureusement, parce qu’alors, la vieille blague qui dit que « l’éternité, ce sera long surtout vers la fin » serait tristement vraie.

Mais la peur de l’ennui ne suffit pas à désarmer notre désir d’éternité : combien de fois avons-nous souhaité qu’à un instant précis, le temps s’arrête. N’avons-nous pas gémi avec le poète « Ô temps, suspends ton vol ».

Quoi, vous haussez les épaules, vous ne vous laissez pas prendre à ce miroir aux alouettes, vous êtes des esprits forts, vous croyez que ce qui compte, c’est ce qui se passe ici et maintenant, au présent ! Et bien, c’est précisément de quoi l’éternité nous parle. L’éternité nous parle du présent, c’est-à-dire, très exactement de ce à quoi nous aspirons.

Vivre au présent, être pleinement présent à nous-même, aux autres, avoir une parole si vraie, si juste qu’elle serait nous, tout simplement. Alors, nous serions enfin unifiés en nous-mêmes. Ce que nous sommes, ce que nous faisons, ce que nous disons serait parfaitement, exactement ajusté. Comme Dieu, qui fait, qui dit et qui est, d’un seul et même élan de l’être, nous conjuguerions nos vies, nos pensées, nos relations au présent infini, au présent éternel. Oui, comme Dieu ! La vieille promesse, la vieille espérance : « Vous serez comme des dieux », se réalisent, non par le vol, la tricherie, le mensonge, l’orgueil, mais par don de Dieu.

Et nous en avons déjà l’expérience. N’est-ce pas ce que nous éprouvons parfois de façon fugace dans la perfection d’un instant, d’un regard échangé, d’une parole juste et vraie ? Cet incroyable don de la présence à soi-même et à l’autre, cette communion miraculeuse, rares, certes, éphémères, nourrissent en nous le goût de l’éternité.

C’est aussi le don qui nous est fait spécialement dans la communion eucharistique, le don du présent et de la présence, comme un avant-goût de l’éternité. Et d’ailleurs, c’est bien ce que dit le prêtre dans l’une des prières qui précèdent : « Que la communion au Corps et au Sang du Christ nourrisse en nous la vie éternelle ».

Je me rends compte qu’une partie de mon texte est écrit au conditionnel, comme si je ne croyais pas tout à fait à ce que je dis, ou comme s’il y avait des « conditions ». Oui, il y a une unique condition, le désir. Est-il possible de ne pas désirer cette unité, cette union, cette communion ? J’espère que non. Je me murmure à moi-même les beaux mots de saint Augustin : « Tu nous as faits pour toi Seigneur et notre cœur est sans repos tant qu’il ne demeure en toi ».

Très bien me direz-vous, mais l’éternité, c’est pour quand ? Une voix amie me souffle que la première et la dernière Béatitudes sont au présent. Au présent éternel ! Bonne nouvelle, l’éternité, c’est déjà commencé.

 

Évangile de Matthieu au chapitre 5, les Béatitudes

 

" Heureux les pauvres en esprit, car le Royaume des Cieux est à eux.

Heureux les affligés, car ils seront consolés.

Heureux les doux, car ils posséderont la terre.

Heureux les affamés et assoiffés de la justice, car ils seront rassasiés.

Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde.

Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu.

Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu.

Heureux les persécutés pour la justice, car le Royaume des Cieux est à eux. "

 

100 mots pour la foi

 

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20 juin 2010 7 20 /06 /juin /2010 23:32


Et si Jésus m’apparaissait aujourd’hui et me posait cette question « Et pour toi qui suis-je ?», quelle réponse lui ferais-je ?

 

A vrai dire je ne sais pas trop. Peut-être bredouillerais-je un « Tu es Jésus le Christ, Fils de Dieu » comme nous le récitons dans le Credo. Et finalement je ne serais pas loin de la réponse de Pierre : « Tu es le Messie ». Mais je sais bien que cette réponse n’aurait pas le poids de celle de Pierre. Elle aurait plutôt la légèreté d’une question réponse de catéchisme appris par cœur. Car finalement en répondant cela je ne répondrais pas à la question de Jésus : « Pour toi qui suis-je ? » mais à la question « Pour un Chrétien qui est Jésus ? ». Et cette question là, je crois que Jésus n’en a rien à faire.

 

Car pour répondre à cette question, il y a un présupposé de taille… c’est d’avoir une relation avec Jésus, d’avoir appris à le connaître, d’avoir décidé de le suivre et surtout d’avoir accepté de découvrir à sa suite que je suis en manque de lui, en manque de la vraie vie. Et cela, je le confesse humblement, ce n’est pas gagné.

 

Bien sûr, je me dis chrétien. Bien sûr, je peux dire que Jésus vient accomplir la promesse, qu’avec lui le Royaume est déjà là comme il l’annonce à Jean-Baptiste. Mais si au fond de mon cœur et dans ma vie, ce désir du Royaume ne crée pas un manque, dire que Jésus est le Messie n’a aucun sens. J’aimerais être assoiffé de justice, assoiffé de bonheur, assoiffé de Dieu car là je pourrais accueillir la question de Jésus et lui répondre « tu es les torrents d’eaux vives qui me désaltèrent et qui désaltèrent mes frères et mes sœurs », ce qui serait une autre manière de dire tu es le Christ ou le Messie. Mais je bois à tant de petites sources, y compris la sienne, que je ne sens pas toujours la soif et qu’il m’est parfois bien difficile d’accueillir sa parole : « Celui qui veut marcher à ma suite, qu'il renonce à lui-même, qu'il prenne sa croix chaque jour, et qu'il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie pour moi la sauvera. ».

 

Finalement, si Jésus m’apparaissait aujourd’hui et me posait cette question, je crois que j’emprunterais une autre réponse à Pierre, un peu « à côté de la plaque » mais qui serait peut-être beaucoup plus juste : « Seigneur, tu sais bien que je t’aime ».

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14 juin 2010 1 14 /06 /juin /2010 00:29

 

Il y a deux façons terribles et malheureusement très répandues de parler de l’Esprit Saint. L’une est issue d’un traité de trigonométrie, l’autre de la légende de la fée Clochette.

Dans le traité de trigonométrie, une spécialité pour théologien averti, il s’agit principalement de prouver que les angles du triangle de la Trinité sont tous égaux, en vertu de l’énoncé du Credo qui dit du Saint Esprit, qu’« avec le Père et le Fils, il reçoit même adoration et même gloire. »

Ça pourrait être simple, mais le Saint Esprit a une petite tendance à faire un peu ce qu’il veut et il n’est pas aisé de le coincer pour lui faire avouer quels liens il entretient réellement avec le Père et le Fils, de qui il procède, ce qu’il faisait au commencement du monde, et dans les années qui ont suivi. L’affaire a connu un épisode tragique avec la querelle du Filioque, une histoire de traduction qui nous a valu une grosse fâcherie avec nos frères d’Orient. À la suite de quoi, ils se sont nommés orthodoxes pour montrer à quel point ils réprouvaient notre usage tordu du latin. En ces jours-là, l’Esprit Saint avait dû prendre un peu de vacances, car l’esprit de sagesse nous a drôlement manqué.

Beaucoup haussent les épaules devant ces constructions qu’ils jugent trop intellectuelles. Ils n’ont pas tort. Malheureusement, cela peut conduire à transformer l’Esprit Saint en fée Clochette, vous savez, cette petite créature amie de Peter Pan qui secoue les ailes et répand de la poussière d’or. C’est grâce à elle que les enfants s’envolent, et que les grands trois mats s’élèvent dans les airs toutes voiles dehors…

Alors, on y va, une petite pincée d’Esprit saint ici, une autre là, et les soucis s’envolent. Vous avez du mal à y croire ? Ah, hommes, femmes de peu de foi, c’est que vous ne priez pas assez !

Bon, j’arrête de me moquer. Pardonnez-moi, mais cette façon d’instrumentaliser l’Esprit, de le chosifier, de l’asservir ne me laisse pas calme, non plus que les tentatives de le caser dans de lourdes démonstrations dogmatiques.

Car enfin, l’Esprit, comme son nom l’indique, ne se saisit pas. Nous ne le voyons pas, ne l’asservissons pas. Pour tenter d’en parler, on le compare à l’air, au feu, toutes choses qui nous échappent, que nous n’empoignons pas. L’Esprit, nous n’en voyons que les œuvres.

L’Esprit est mouvement, dérangement, il soulève, emporte. À l’intime de chacun, il ouvre nos lèvres pour que nous osions nous tourner vers le Père.

Mais surtout, l’Esprit révèle l’infinie discrétion de l’amour, la discrétion de Dieu, sa patience, sa délicatesse. Par son Esprit, Dieu est là, présent, mais il ne s’impose pas. N’attendons ni magie, ni fracas. Pour agir, l’Esprit n’a que nos bras, pour se faire entendre, il n’a que nos voix.

Viens Esprit Créateur, viens, il y a encore tant à faire !

 

Veni creator spiritus

Traduction officielle pour la liturgie


Viens, Esprit Créateur,

visite l’âme de tes fidèles,

emplis de la grâce d’En-Haut

les coeurs que tu as créés.

 

Toi qu’on nomme le Conseiller, don du Dieu très-Haut,

source vive, feu, charité,

invisible consécration.

 

Tu es l’Esprit aux sept dons,

le doigt de la main du Père,

L’Esprit de vérité promis par le Père,

c’est toi qui inspires nos paroles.

 

Allume en nous ta lumière,

emplis d’amour nos coeurs,

affermis toujours de ta force

la faiblesse de notre corps.

 

Repousse l’ennemi loin de nous,

donne-nous ta paix sans retard,

pour que, sous ta conduite et ton conseil,

nous évitions tout mal et toute erreur.

 

Fais-nous connaître le Père,

révèle-nous le Fils,

et toi, leur commun Esprit,

fais-nous toujours croire en toi.

 

Gloire soit à Dieu le Père,

au Fils ressuscité des morts,

à l’Esprit Saint Consolateur,

maintenant et dans tous les siècles.

Amen.

 

100 mots pour la foi


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12 juin 2010 6 12 /06 /juin /2010 15:21


Et si nous écoutions un sermon remarquable aujourd’hui, un sermon silencieux. Philippe de Champaigne, comme Pierre de Bérulle, était convaincu que la meilleure manière de servir l’Evangile était de le laisser se déployer par une mise en scène humble. Ce Repas chez Simon, conservé au Musée de Nantes en est un exemple remarquable. A l’image du personnage qui pose un doigt sur ses lèvres pour nous inviter à l’écoute, l’ensemble du tableau frappe autant par son silence que par la finition réaliste de chaque détail.

 

champaigne-simon-nantes.jpg


Jésus et Simon sont couchés dans une presque parfaite symétrie, soulignée par l’architecture du triclinium. Seul le jeu de regard et l’attitude des mains rompent cette symétrie. Jésus regarde Simon, Simon regarde la femme qui elle ferme les yeux. Jésus désigne la femme de sa main droite, deux doigts tendus, trois repliés, du signe de la miséricorde et de la bénédiction. Simon repousse la scène d’une main ouverte. La femme enlace de ses mains les pieds de Jésus. Car, cette femme qui semble s’être imposée dans cette magnifique composition classique est finalement le réceptacle silencieux et certainement involontaire de tous les gestes des deux principaux protagonistes.

 

Dans ce double jeu de regards et de gestes tout est dit de ce passage de l’Evangile : l’accueil du Christ, le refus de Simon, l’amour de la femme. Tout est dit jusque dans les moindres détails et c’est là que le réalisme de Philippe de Champaigne est l’humble servant de ce texte. Des détails qui sont bien évidemment difficiles à voir sur cette reproduction ! Je n’en relèverais que deux.

 

Le premier c’est la  tenue de Simon finement brodée d’écritures. Sur son bonnet est inscrit le célèbre « Ecoute Israël » (Dt 6,4) adressé par Dieu à son peuple ; sur le bas du manteau, « Je suis le seigneur ton Dieu qui t’a fait sortir d’Egypte » et sur le haut du manteau, « Tu ne feras pas d’Idole ». Simon est ainsi représenté comme un pharisien qui totalement enfermé dans la loi, est devenu sourd à la Parole et au pardon de Dieu, un pharisien qui a fait de la Loi une idole qui l’empêche d’entendre le Verbe de Dieu fait homme lui annoncer la Bonne Nouvelle.

 

Comment ne pas entendre alors dans ce dialogue visuel, les paroles de Saint-Paul : « Frères, nous le savons bien, ce n'est pas en observant la Loi que l'homme devient juste devant Dieu, mais seulement par la foi en Jésus Christ ; c'est pourquoi nous avons cru en Jésus Christ pour devenir des justes par la foi au Christ, mais non par la pratique de la loi de Moïse, car personne ne devient juste en pratiquant la Loi. » (Ga 2). D’autant que Philippe de Champaigne ajoute à la scène deux personnages : le chien, symbole du prophète préfigurant le sacrifice du Christ, et le chat, associé au cycle éternel de la lune, symbole de la résurrection du Christ et de sa vie éternelle. « Grâce à la Loi (qui a fait mourir le Christ) j'ai cessé de vivre pour la Loi afin de vivre pour Dieu. […] Il n'est pas question pour moi de rejeter la grâce de Dieu. En effet, si c'était par la Loi qu'on devient juste, alors le Christ serait mort pour rien. » (Ga 2).

 

Le second détail, c’est la riche cassolette, le brasero à parfum, qui est disposé au premier plan. On ne pourrait la considérer que comme un élément décoratif qui avec l’architecture de colonnes et d’oculi, les deux banquettes et la perspective du dallage permettent au peintre d’unifier l’espace de sa scène. Mais elle a pour moi deux autres significations. La première est tirée directement de l’épisode évangélique. Elle représente l’opposition entre Simon et la femme ou entre les deux débiteurs de la parabole de Jésus. Comment en effet ne pas comparer la simplicité du pot de parfum de la femme et la somptuosité du brûle parfum de Simon avec l’amour de la femme et le rejet de Simon ? Et se souvenir de cet autre passage de l’Evangile où une pauvre veuve donne une obole prélevée de son nécessaire. « En vérité, je vous le déclare, cette veuve pauvre a mis plus que tous ceux qui mettent dans le tronc. Car tous ont mis en prenant sur leur superflu; mais elle, elle a pris sur sa misère pour mettre tout ce qu'elle possédait, tout ce qu'elle avait pour vivre. » (Mc 12,44).

 

Mais cette cassolette est également le point de départ d’une ligne médiane dans le tableau sur laquelle est également située la table du repas et un rideau qui s’ouvre. La table du repas est recouverte d’une nappe blanche sur laquelle sont disposées deux pains et des fruits dont du raisin. Il serait difficile de ne pas y voir l’autel eucharistique. Cette table à la quelle, même si c’est lui qui est l’hôte, Simon est invité. Mais également cette table dont il se détourne comme le montre le pain intact de son côté et déjà rompu du côté de Jésus. Le rideau qui s’ouvre peut alors être lu comme une préfiguration du rideau du temple, qui se déchirera à la mort de Jésus. Et finalement ce brasero symbolise le temple ancien où l’on faisait monter des parfums vers un Dieu caché alors que le petit pot de parfum de la femme a été versé sur les pieds de Dieu présent parmi les hommes. Une présence que Jésus souligne lui-même dans ce tableau en se désignant de la main gauche et non en désignant le ciel pour désigner Dieu comme cela est si courrant.

 

Car finalement que nous disent les lectures de ce jour en nous parlant du pardon et que nous dit cet admirable tableau de Philippe de Champaigne ? Ils nous disent que nous ne croyons pas à un Dieu distant qui a l’image des dieux anciens et des mythologies païennes aurait édicté des règles de conduites pour les humains afin de les maintenir sous sa puissance. Mais que nous croyons à un Dieu qui s’est incarné par amour, qui est mort par amour, qui nous sauve et nous fait participer à sa vie éternelle par amour. Si le rideau s’ouvre sur nos fautes comme sur nos vies, c’est parce que Jésus, vrai Dieu, est au milieu de nous comme il est au centre du tableau. Et l’appel qu’il adresse à Simon comme à chacun d’entre nous ne tient pas dans une litanie de règles, de lois et d’interdits mais dans ces deux simples mots : « aime-moi » !


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7 juin 2010 1 07 /06 /juin /2010 06:29

 

Je sais qu’il faudrait que je dise de l’Espérance qu’elle est une vertu théologale. Je résiste aisément à la tentation de le faire, tant les deux mots semblent s’opposer à la réalité qu’ils tentent de définir. Rien que le mot « vertu » a je ne sais quel petit parfum moraliste et suranné. Ainsi invoque-t-on leurs trop petites vertus pour flétrir les dames commerçantes de leurs charmes. Quant aux grandes vertus, il me semble qu’elles suscitent plus d’ennui que d’envie ! Il reste l’inélégant théologal, qui même s’il désigne ce qui appartient à Dieu sent quand même la vieille poussière de catéchisme.

Alors, quels mots nous restent-ils pour le dire ? Malgré ma grande estime pour Péguy, je lui laisse la « petite fille espérance ». L’image est certes jolie, prenez le temps de la relire, je la cite au bas de ce mot, mais je ne suis pas très à l’aise avec cette idée de fragilité, de petitesse.

L’espérance n’est pas une petite torche que Dieu aurait consenti à nous laisser pour éclairer nos pas. Ce n’est pas une sorte de consolation qui nous resterait quand tout a échoué, une sorte de promesse un peu vaporeuse. De l’irréel pour combattre l’âpre réalité.

L’Espérance, c’est du solide. Les catéchismes avec leurs gros mots disent vrai, l’Espérance est un bien propre de Dieu car c’est Dieu qui espère le premier.

Si nous espérons, c’est dans l’Espérance même de Dieu. Si rien n’est jamais perdu, ce n’est pas à cause de notre espérance, mais à cause celle de Dieu.

En Dieu, l’amour et l’espérance sont confondus parce que c’est le propre de l’amour d’espérer tout.

Cet amour-espérance est ce que Dieu nous fait connaître de lui. À quoi, il faut bien sûr ajouter le pardon. L’amour qui espère tout, pardonne tout. Tout cela est théorique direz-vous ? Alors, lisez les évangiles avec cette clé de compréhension. En Jésus le Christ, Dieu se révèle. Regardez le Christ en croix, en cette ultime étape, il récapitule tout, l’amour, l’espérance, le pardon : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ».

L’Espérance nous met debout, nous tire en avant, ouvre nos yeux, nos oreilles, nos épaules. L’Espérance nous soulève comme si nous respirions déjà dans le souffle de Dieu.

L’espérance, ce n’est rien moins que l’avenir que Dieu nous promet, et ça, ce n’est pas petit !

 

 

 

De Charles PEGUY, Le porche de la deuxième vertu


Ce qui m’étonne, dit Dieu, c’est l’espérance, et je n’en reviens pas.

Cette petite fille qui n’a l’air de rien du tout.

Cette petite fille espérance, Immortelle.

Car mes trois vertus dit Dieu, les trois vertus mes créatures,

mes filles mes enfants sont elles-mêmes comme mes autres créatures,

de la race des hommes.

La Foi est une épouse fidèle. La Charité est une mère,

une mère ardente, pleine de cœur, ou une sœur aînée qui est comme une mère.

L’Espérance est une petite fille de rien du tout qui est venue au monde

le jour de Noël de l’année dernière, qui joue avec le bonhomme Janvier […]

et avec sa crèche pleine de paille que les bêtes ne mangent pas,

puisqu’elles sont en bois.

C’est cette petite fille qui traversera les mondes,

cette petite fille de rien du tout.

Elle seule, portant les autres, qui traversa les mondes révolus.

La petite espérance s’avance entre ses deux grandes sœurs

et on ne prend seulement pas garde à elle.

Sur le chemin du salut, sur le chemin charnel, sur le chemin raboteux

du salut, sur la route interminable,

Sur la route entre ses deux sœurs la petite espérance s’avance.

 

100 mos pour la foi


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