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17 avril 2011 7 17 /04 /avril /2011 18:07

 

 

Depuis quelques semaines, l’œuvre d’Andres Serrano, Piss Christ, refait scandale et il ne se passe pas deux jours sans que je reçoive un mail m’invitant à signer une pétition pour interdire son exposition et à trouver au moins deux personnes pour la signer à leur tour. Un phénomène de foule criant au blasphème ! Je n’aime ni les foules ni les anathèmes, mais je comprends que cette photographie puisse choquer. Encore faut-il, me semble-t-il, nous intéresser réellement au sujet du scandale. Et nous y intéresser en ce moment où nous célébrons la Passion de Jésus est tout à fait éclairant. C’est l’objet de cet article sans prétention qui, je le sais déjà, ne m’attirera pas que des mots d’amour et de félicitations.

En premier, permettez-moi de m’étonner de ce qui est le plus souvent dit sur Andres Serrano, qualifié d’artiste mineur ou de pseudo artiste. On peut être blessé par une œuvre, on peut la trouver insupportable mais pour que notre propos soit entendu il faut au moins que nous évitions de dire n’importe quoi sur son auteur. Andres Serrano n’est pas un artiste mineur, il est certainement l’un des plus grands photographes de notre époque. Et ce n’est pas mon opinion, mais celle de personnalités aussi diverses que des conservateurs de musées, galeristes, ou historien de l’art comme l’a montré le magnifique ouvrage que lui a consacré le regretté et renommé Daniel Arasse.

Les œuvres d’Andres Serrano montrent la réalité en la monumentalisant. Ses photographies sont d’une grande qualité. Travaillées comme des peintures, ses compositions empruntent souvent aux chefs d’œuvres de l’art ancien et moderne. Les couleurs et la lumière viennent donner force aux sujets lourds qu’il traite. Il est certainement l’un des meilleurs portraitistes des corps et des matières, révélant tout à la fois leur réalité physique et nous projetant dans des vérités finalement plus fondamentales qui parfois nous agressent ou nous choquent. Il s’intéresse en effet particulièrement à ce qui pose question dans notre société avec un regard juste et souvent loin des pensées convenues de notre siècle : les sans abris, la mort, le sexe et ses déviances (et on est loin d’un regard complaisant), mais également la religion. Il est certes provocateur mais au sens où il provoque chez le spectateur la nécessité de réfléchir et de s’engager, la nécessité de ne pas rester indifférent.

Piss Christ, l’œuvre qui aujourd’hui alimente les pétitions scandalisées est devenu un ‘classique’ de l’art contemporain. Un classique qui ne cesse de faire scandale depuis sa première exposition aux Etats-Unis jusqu’à l’exposition d’Avignon en passant notamment par l’exposition de Melbourne ou l’archevêque avait demandé la fermeture de l’exposition et perdu devant la justice. On a vu des jeunes venir détruire l’œuvre à coups de marteaux comme d’autres avaient brûlé un cinéma à Paris pour protester contre la projection de La dernière tentation du Christde Martin Scorsese. Toujours sous la même accusation de blasphème. Cette même accusation qui, justement, a envoyé Jésus sur la Croix. 

Andres Serrano, Piss Christ, 1987.

Mais revenons à cette œuvre qui précisément représente le Christ en Croix. Le scandale est d’avoir plongé un crucifix en plastique dans l’urine. Comme le rappelle l’artiste lui-même, se remémorant ses cours de catéchisme, entre un crucifix et Jésus lui-même il y a une large différence. Que cela nous choque est une chose compréhensible, que nous confondions l’objet et la personne qu’il représente en est une autre qui l’est beaucoup moins. Nous n’adorons pas des images mais une personne. Andres Serrano aurait plongé une icône orthodoxe dans l’urine, le débat aurait été plus difficile mais il s’agit d’un crucifix en plastique comme il y en a tant, abandonnés dans les tiroirs de nos maisons et même de nos sacristies. Gardons la tête froide !

Si nous devions retirer des expositions et des musées toutes les œuvres qui ont causé scandale ou que l’on a qualifié de blasphématoire, la liste serait longue et surprenante. Ainsi, la mort de la Vierge du Caravage qui, à son époque, avait fait scandale car la Vierge était peinte sous les traits d’une prostituée repêchée après noyade. La Vierge sous les traits d’une pute est à mon sens plus scandaleux qu’un crucifix en plastique plongé dans de l’urine. C’est pourtant l’une des œuvres les plus remarquables du Caravage, où la réalité des traits de la Vierge sous la lumière crue de l’artiste dégage une émotion incroyable.

Plutôt que de nous demander si scandale il y a, il serait peut-être intéressant de nous poser la question de la signification de ce geste. Andres Serrano est un grand collectionneur d’art religieux, particulièrement de l’époque baroque. Il connaît parfaitement notre religion dans laquelle il a été élevé et a fait des portraits d’hommes d’église somptueux, avec leur accord, et après avoir réalisé cette œuvre. Cela n’excuse pas son geste pour ceux qui le ressentent comme une violence faite à leur foi, mais cela nous oblige à y chercher du sens. Et quel est le sens de la crucifixion ? Nous sommes, cette semaine, plongés dans la lecture de la Passion. Que lisons-nous ? Nous lisons l’histoire de l’assassinat d’un homme juste par une humanité qui se plait à agir de la manière la plus ordurière possible : trahison, reniement, lâcheté, faux témoignage et mensonges, violence et moqueries. L’urine humaine dans laquelle Andres Serrano a plongé son crucifix, ne représente-t-elle pas cette humanité dans ce qu’elle a de moins humaine, cette humanité réduite à sa déjection ? Alors oui, il y a scandale, mais c’est celui de l’iniquité humaine qui a mis à mort celui qui, avant même d’être le Fils de Dieu, était un homme innocent. Finalement un bain de pisse, me semble bien moins blasphématoire que ce que Jésus a subi aux jours de sa Passion, bien moins blasphématoire que ce nous continuons de lui faire subir quand nous oppressons le faible, faisons régner l’injustice et oublions ses commandements. Si Piss Christpeut nous choquer au point que nous nous rendions enfin compte que c’est l’abjection humaine qui a cloué le Christ sur une Croix et continue de le faire, cette œuvre n’est pas blasphématoire, elle est salutaire car elle nous pousse à la conversion.

Mais la Passion de notre Seigneur, ne se résume pas à cet assassinat atroce. Face à l’humanité méprisable et haineuse qui le conduit à la Croix, il y a la marche miséricordieuse de Jésus qui s’avance librement vers la Croix. Cette miséricorde, je la retrouve dans cette oeuvre qu’un critique avait qualifié d’incandescente. La lumière qui se dégage du crucifix et qui irradie à travers l’urine dans cette couleur rouge orangée est proprement stupéfiante. Car finalement, si nous n’avions pas le nom de l’œuvre, personne ne pourrait supposer la manière dont elle a été conçue et la matière qui crée ce halo et ce qui resterait uniquement serait cette lumière floue qui laisse apparaître le Christ en Croix comme une apparition en lévitation source de lumière. Un Christ en Croix qui transcende notre humanité dans ce qu’elle a de plus vil pour l’éclairer et la sauver. N’est-ce pas exactement le message de Pâque ?

Voilà ma proposition de lecture de cette œuvre qui, si nous faisons l’effort d’entrer dedans plutôt que de déchirer nos vêtements de rage, me paraît beaucoup plus sensée que blasphématoire.

Je sais que cependant, certains me diront qu’il s’agit ici d’une lecture très personnelle de l’œuvre et que la réalité c’est qu’Andres Serrano a plongé un crucifix dans son urine. Et que cela, c’est un scandale. Dans ce cas, j’aimerais que, plutôt que de condamner le geste, nous nous penchions, en conscience, sur ce qui pourrait amener quelqu’un à agir de la sorte. Comme l’avait dit, au moment du scandale qu’avait provoqué l’œuvre aux Etats-Unis, sœur Wendy Beckett, critique d’art et religieuse catholique, la question est de savoir « ce que nous avons fait du Christ » pour qu’un artiste qui porte une certaine parole de la société et de la culture contemporaine en soit arrivé là. Soit dit en passant, rapporté à la culture contemporaine, le geste d’Andres Serrano est, je trouve, moins scandaleux qu’un certain nombre de gestes prophétiques de la Bible, le mariage d’Osée avec une prostituée par exemple. Et c’est peut-être dans ce sens qu’il faut comprendre la réaction de sœur Wendy Beckett. Quel message la société contemporaine pourrait vouloir faire passer avec ce geste artistique et à qui ? Y répondre n’est pas le sujet de cet article mais il est certain qu’en creusant un peu, nous nous apercevrions malheureusement très vite que pour beaucoup de nos contemporains les plus mauvais avocat de Jésus et de ses valeurs sont les églises chrétiennes quand elles se proclament détentrices de la Vérité et quand elles manient la condamnation et l’anathème quand il prêchait la miséricorde et le salut. 

 

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commentaires

anti snoring 26/02/2014 10:59

I am of the opinion that such pictures are out right blasphemy and should be removed from public sites. We must always take care not to hurt other people's faith and beliefs. I do hope that these people are brought to justice.

argentier 23/07/2011 15:29



BJR: je suis Chrétien et pratiquant, et je suis vraiment indigné pour cet ouvre. Pourquoi tant de haine pour  Jésus le christ,,,, Pour moi il représente l,amour pour le monde et la
miséricorde pour nos péchés...L'artiste est surement en manque de visibilité veut se faire connaître et choquer bon bien c'est réussi a 100%.. Il y a plusieurs autres façons dignes de représenter
le Christ on s'entends  tu?...



Berulle 25/07/2011 15:05



Merci de votre commentaire. Il faut je crois, surtout en tant que chrétien, savoir pouvoir ne pas plaquer nos réactions (tout à fait légitimes) sur les intentions des autres. Je redis qu'Andres
Serrano n'est pas du tout en manque de visibilité, la liste de ses expositions dans les plus grands centres internationaux de l'art contemporain le prouve. Il n'est pas non plus anti-chrétien,
pourquoi ne pas croire les déclarations qu'il a faites. Que l'oeuvre puisse nous choquer est une chose, que nous soyons révoltés est notre droit, mais si nous souhaitons être crédible dans le
dialogue que nous menons avec le monde, il nous faut écouter la manière dont ce monde pose les questions et traduit ses impressions.


Enfin, il ya des choses plus révoltantes que cette oeuvre et comme chrétien, je suis plus attéré par le sort réservé aux pauvres et aux exclus dans lesquels je reconnais le Christ que dans celui
réservé à un crucifix en plastique. Si nous mettions autant d'énergie à vivre la charité à laquelle il nous appelle qu'à défendre son image bafouée, le Royaume serait bien mieux manifesté, le
Christ bien plus "dignement" représenté.



Otschapovski Pennel Danièle 26/04/2011 09:19



c'est vrai ce que dit Marthe dans le courrier précédent car nous passons pour des obscurantistes et moi on me dit d'extrême droite , pour simple raison que j'ai défendu ces gens , dont je ne fais
pas partie


mais , tout simplement pour la simple raison que l'on peut tout dire sur le Christ  , c'est cruel  et pas respectueux ,surtout pendant
les fêtes de Pâques , si vous faites une remarque sur les fêtes juives que je respecte également on vous dit antisémite, et je ne vous parle pas des remarques qui seraient
sur  Mahomet


Regadez le tableau de gustave Courbet " l'origine du monde " a été interdite dur Facebook  cependant  tout dépend ce que l'on y voit


Je tiens à ajouter que je ne suis pas pratiquante ,



Marthe 25/04/2011 20:38



Il me semble que l'art touche toujours au symbolique, sinon, ce n'est pas de l'art. Sous ce critère, le travail de Serrano est bien de l'art. D'autre part, l'artiste expose ses oeuvres, le mot
veut dire quelque chose. D'une certaine façon, il les expose éventuelement à la violence, verbale au moins, celle de la critique. Le fait que cette oeuvre suscite la violence appartient à
cette oeuvre. Je ne vois pas pourquoi l'artiste s'expliquerait. Son oeuvre, dès l'instant où elle est exposée se défend seule, avec ce qu'elle est, image, titre, nom de l'artiste. De surcroît,
l'oeuvre est déjà ancienne, presque 25 ans, c'est, au moins dans l'art contemporain, un "classique". Il n'y a donc pas lieu que l'artiste la commente spécialement aujourd'hui parce que quelques
excités ont décidé pour des raisons plus politiques que spirituelles de "faire un scandale". En général, ce genre d'exposition suscite la rumeur polie de spécialistes, et passe totalement
inaperçue du grand public, même avec une affiche dans la ville d'Avigon. Les fauteurs de scandale sont ceux qui ont tout fait pour suciter le trouble. C'est aussi une réponse à ceux qui parlent
des "petits" qui seraient troublés dans leur foi. Ces "petits" ont été ameutés par ceux qui ont fait le scandale, par par l'artiste qui a commis cett oeuvre il y a un quart de siècle.


Pour finir, que l'archehvêque d'Avignon ait cru bon de geuler avec les loups de Civitas (l'association qui est à l'origine de la pétition et de l'incitation à la destruction) n'est hélas que trop
significatif! Pour mémoire, c'est cette même association qui a cru bon il y a un ans de faire scandale à Notre-Dame de Paris pour emêcher le rabbin invité par Mgr André Vingt-Trois de prononcer
l'une des conférence de carême. Bref, en matière de création de scandale, ces gens-là ont de l'expérience et je trouve bien tragique que le gentil peuple catho bien intentionné leur emboîte le
pas sans discernement. Sans aucun doute, pour eux, c'est une belle victoire, et nous, nous passons pour des crétins obscurantistes au même titre que d'autres extrêmistes religieux. Bravo!


Et donc, merci à Bérulle d'avoir su en ce temps pascal nous ramener à l'essentiel, c'est-à-dire une méditation sur la mort et la résurrection deu Seigneur.



Eeckhout 25/04/2011 17:31



Bonjour


Merci de votre réponse et de votre honnêteté. 


Denrée rare sur un blog...et pour la dérision...rare au masculin...


Malouine



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