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12 août 2011 5 12 /08 /août /2011 12:08

 

Les toiles de Claude Legrand à la cathédrale d’Orléans.

Si vous avez encore le temps de programmer des visites culturelles durant l’été, je vous invite à faire un tour par la cathédrale d’Orléans avant la fin du mois d’août pour découvrir l’œuvre de Claude Legrand, artiste peintre de 46 ans, qui y présente un travail sur différents grand thèmes bibliques et religieux. Abstraction faite de son titre, œuvres sacrées, qui tout comme l’expression art sacré ne me parait pas juste (l’œuvre d’art est une production humaine pour les hommes, un dialogue qui n’a rien de sacré même si les thèmes sont religieux et même si l’artiste les crée dans une recherche spirituelle), cette exposition temporaire présente l’œuvre d’un artiste aux accents expressionnistes qui permet d’entrer pleinement dans le mystère de la réception par l’homme du Salut proposé par Dieu. Les expressions légèrement torturées de certains des personnages y brisent notre vision bien souvent trop « naturelle » des évangiles qui gomme allègrement les aspérités des natures humaines des disciples du Christ pour en faire des saints désincarnés, des héros de romans dénués de ce qui fait la beauté et l’intérêt des êtres humains : leurs failles, leurs questions, leurs souffrances, leurs joies…

L’exposition, projet de fin de deuxième cycle d’une étudiante de l’Institut d’Etudes Supérieures des Arts, Marie-Alix Cherchillez, a été produite par l’association Claude Legrand, présidée par Hadrien Lacoste, et la Commission d’art sacré du diocèse d’Orléans, présidée par l’abbé de Scitivaux.   

 

cene.jpg  La Cène, 2011


 Les vitraux d’Imi Knoebel à la cathédrale de Reims.

Inaugurés en juin 2011, cet ensemble de six vitraux n’a rien de temporaire et seul le désir de les voir nécessitera de vous presser. L’œuvre d’Imi Knoebel, artiste allemand né en 1940 et grande figure de l’abstraction depuis 50 ans, encadre les célèbres vitraux de Marc Chagall (1974) au fond de la cathédrale. Ils forment un écrin de lumière puissant, peut-être trop puissant car les vitraux de Chagall semblent d’autant plus mats à leurs côtés, composé d’une construction abstraite de bleu, de jaune, de rouge et de blanc répondant de manière contemporaine au vocabulaire et à la grammaire des vitraux anciens de la cathédrale. Cette œuvre lumineuse et joyeuse d’un artiste allemand dans la cathédrale martyre de Reims est également pleine de sens et fait écho à la réconciliation franco-allemande scellée en juillet 1962 dans le même lieu par le général de Gaulle et le chancelier Konrad Adenauer.

Cette œuvre est le fruit d’une commande publique initiée en 2000 par la Direction Régionale des Affaires Culturelles de Champagne-Ardenne. Sa réalisation a été confiée aux ateliers de maîtres verriers Duchemin à Paris et Simon Marq à Reims.

 

VITRAIL0611-510_cr200.jpg

 

Mais, pour ces deux productions culturelles, se pose non la question de la réception des publics (même si pour les vitraux d’Imi Knoebel, l’absence totale d’information ne doit pas aider les publics à l’apprécier… il n’y a même pas un cartel avec le nom de l’artiste !) mais bien celle de l’appropriation des communautés chrétiennes qui vivent dans ses lieux. A Orléans, le prêtre qui avait pourtant donné son accord pour cette exposition n’a pas hésité à faire un prêche contre celle-ci durant une messe se faisant applaudir par ses paroissiens (on rêverait que ces paroissiens l’applaudissent pour la qualité de ses commentaires de la  Parole). A Reims, un ami plus curieux que moi ou moins fataliste devant l’absence de documents mis à la disposition du public s’est entendu répondre quand il a demandé des informations aux personnes de l’accueil de la cathédrale : « Ah, si ces vitraux vous intéressent, emportez-les ! ». Sans rêver que toutes et tous ressentent le même intérêt que moi pour les œuvres exposées (heureusement que nous sommes différents et que nous n’éprouvons pas tous les mêmes émotions devant les mêmes œuvres !), il me paraît totalement ahurissant que des chrétiens qui représentent leur communauté face au public qui vient voir ces œuvres, parfois de loin, aient de telles réactions. Ce n’est pas à eux que je jette la pierre mais bien aux responsables de ces projets et particulièrement aux responsables ecclésiaux de ces projets qui prennent ces bâtiments pour des lieux d’expositions oubliant qu’ils sont avant tout le lieu de vie d’une communauté chrétienne. Concernant le prêtre de la cathédrale d’Orléans sa réaction, alors qu’il avait donné son accord pour l’exposition, est totalement sidérante de mauvaise foi et de bêtise pastorale.

L’art contemporain est depuis toujours le bienvenue dans les églises et dans les cathédrales même si la fin du XIXe siècle nous a légué une conception mortifère de la conservation d’un patrimoine qui ne devrait plus subir aucune altération. Des chrétiens sont parfois aujourd’hui réticents face à certaines productions culturelles, parfois pour de bonnes raisons, mais peut-être également de temps en temps parce qu’ils rêvent de conserver une Eglise de toujours rêvée et dont ils oublient, tout comme pour les personnages de l’Evangile, qu’elle n’a cessée, elle-aussi, d’être humaine, vivante et changeante, dans ses formes comme dans ses productions. Il me paraît donc urgent de mettre en place dans le cadre des actions d’exposition ou de commandes d’œuvres d’art dans les églises un volet obligatoire destiné aux communautés qui y vivent afin qu’elles se les approprient et puissent en être témoin. Ceci n’annihilant aucunement le goût de chaque membre de la communauté, appelé à exercer dans ce domaine comme dans les autres sa capacité et sa liberté de jugement.

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13 juin 2011 1 13 /06 /juin /2011 18:52

 

Etes vous prêt à réveiller Léviathan ?

 

monumenta_anish_kapoor_exterieur.jpg

 

Il sommeille au Grand Palais. Gonflé de lui-même, il a pris possession du lieu, le remplissant de ses trois bras sphériques, démesurés. L’immense cathédrale de verre semble trop petite pour accueillir la bête qui s’est  étendue au maximum de l’espace qui lui était donné. Pas de têtes de dragons, pas de corps de serpent, pas de gueule ouverte semblant vouloir avaler le monde, mais une force tranquille, sereine, majestueuse. Léviathan n’est pas une sculpture c’est un corps-architecture déployé pour investir l’espace, tout l’espace. Un corps à la peau oscillant du rouge au noir sous les effets de la lumière changeante. De la lave aux ténèbres, de la lumière à l’ombre, il nous repousse sous l’effet de la démesure dans les coins les plus reculés de la nef pour tenter d’embrasser une forme qui ne se donnera jamais dans son entier à nos sens mais nous forcera à la déduire, l’évaluer, la construire pour que petit à petit notre intelligence vienne à bout de ce que notre regard et notre corps ne peut dominer. Il y a quelque chose du monde, de la vie, de l’infini dans ce Léviathan qui nous oblige à nous considérer comme infiniment petit. Le corps à corps est inégal et son silence pesant laisse notre intelligence désespérément seule dans sa contemplation intellectuelle.

 

monumenta_anish_kapoor_interieur.jpg

 

Sa forme nous repousse et son vide nous accueille. Son vide ou son ventre dans lequel nous sommes invités à pénétrer. Ce vide rouge à l’atmosphère pesante. Ce vide où nous nous sentons tout à la fois mal à l’aise et peut-être au plus près de nous-mêmes. Ce vide qui se prolonge par du vide, ces trois tentacules intérieures qui sont comme des chemins qui nous attirent et nous effraient. Le temps ne s’y arrête pas mais s’y étale. Les battements de notre cœur y résonnent comme si la peau de la bête était notre propre peau, nos propres tempes. Mais la pulsation est faible. Un voyage s’opère qui paraît nous emporter dans un passé intérieur. Petite enfance, protohistoire, psychanalyse. Y demeurer trop longtemps ne serait pas une bonne idée. A moins que, la frayeur des découvertes possibles passée, nous y soyons comme dans un cocon, un ventre maternel idéal, abris contre la rudesse d’un monde dont nous ne cessons de nous protéger en le mettant à distance. Pourtant, ce ventre est un monde à lui tout seul, un monde à la lumière parcimonieuse et aux extensions inatteignables. Repoussé au-dedans de nous-mêmes, ce que nous croyons être le chemin de nous-mêmes nous repousse encore dans l’imagination de ce que nous sommes, dans l’imagination de ce que nous pourrions découvrir.

 

Le temps et l’espace, ce que nous voyons et ce que nous construisons, s’exposent face à l’inertie du corps-arcitecture de Léviathan qui nous repousse à l’intérieur de ce que nous sommes et à l’extérieur de ce que nous voyons. L’œuvre monumentale d’Anish Kapoor nous plonge dans le silence, nous empêche de mettre immédiatement des mots pour contrôler ce que nous croyons voir. La cloche de verre qu’est la nef du Grand Palais, architecture de culture sur laquelle nous pensions nous appuyer pour nous aider à maîtriser la bête, ne nous est d’aucun secours. Son immensité semble réduite comme notre grandeur à l’état d’infiniment petit. La forme que notre esprit construit pour se l’approprier s’échappe dans les aspirations des vides où son ventre nous entraîne. Nous n’arrivons pas à matérialiser cette œuvre qui nous aspire. Nous tentons bien de la rattacher à l’artiste pour l’assujettir par un discours esthetico-conceptuel, mais Léviathan semble s’être généré de lui-même sans acte créateur tout comme les hommes modernes que nous souhaitons être. Un corps à corps inégal, voilà tout ce qui nous reste à vivre face à la bête endormie, face à ce monstre paisible.

 

On peut évidemment se souvenir que comme lui nous avons un créateur dont la puissance peut fracasser la tête de Léviathan (Ps 74, 14), le châtier (Is 27, 1) et espérer sous la protection de la divine puissance retrouver un monde que nous pouvons maîtriser, on peut également nier Léviathan en le rabaissant au statut d’œuvre inanimée, d’artefact humain… mais l’expérience artistique que nous avons vécu et que je ne peux que vous inviter à vivre reste bien présente. Elle nous remet à notre juste place d’homme.

 

« Yahvé, qu’est-ce donc que l’homme que tu le connaisses,

L’être humain, que tu penses à lui ?  

L’homme est semblable à un souffle,

Ses jours sont comme l’ombre qui passe. » (Ps 144, 3-4)

 

 

Léviathan, Anish Kapoor

Monumenta 2011, Grand Palais (jusqu’au 23 juin)

Anish Kapoor est un sculpteur anglais né à Bombay. Son travail a été récompensé par de nombreux prix.      

 

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17 avril 2011 7 17 /04 /avril /2011 18:07

 

 

Depuis quelques semaines, l’œuvre d’Andres Serrano, Piss Christ, refait scandale et il ne se passe pas deux jours sans que je reçoive un mail m’invitant à signer une pétition pour interdire son exposition et à trouver au moins deux personnes pour la signer à leur tour. Un phénomène de foule criant au blasphème ! Je n’aime ni les foules ni les anathèmes, mais je comprends que cette photographie puisse choquer. Encore faut-il, me semble-t-il, nous intéresser réellement au sujet du scandale. Et nous y intéresser en ce moment où nous célébrons la Passion de Jésus est tout à fait éclairant. C’est l’objet de cet article sans prétention qui, je le sais déjà, ne m’attirera pas que des mots d’amour et de félicitations.

En premier, permettez-moi de m’étonner de ce qui est le plus souvent dit sur Andres Serrano, qualifié d’artiste mineur ou de pseudo artiste. On peut être blessé par une œuvre, on peut la trouver insupportable mais pour que notre propos soit entendu il faut au moins que nous évitions de dire n’importe quoi sur son auteur. Andres Serrano n’est pas un artiste mineur, il est certainement l’un des plus grands photographes de notre époque. Et ce n’est pas mon opinion, mais celle de personnalités aussi diverses que des conservateurs de musées, galeristes, ou historien de l’art comme l’a montré le magnifique ouvrage que lui a consacré le regretté et renommé Daniel Arasse.

Les œuvres d’Andres Serrano montrent la réalité en la monumentalisant. Ses photographies sont d’une grande qualité. Travaillées comme des peintures, ses compositions empruntent souvent aux chefs d’œuvres de l’art ancien et moderne. Les couleurs et la lumière viennent donner force aux sujets lourds qu’il traite. Il est certainement l’un des meilleurs portraitistes des corps et des matières, révélant tout à la fois leur réalité physique et nous projetant dans des vérités finalement plus fondamentales qui parfois nous agressent ou nous choquent. Il s’intéresse en effet particulièrement à ce qui pose question dans notre société avec un regard juste et souvent loin des pensées convenues de notre siècle : les sans abris, la mort, le sexe et ses déviances (et on est loin d’un regard complaisant), mais également la religion. Il est certes provocateur mais au sens où il provoque chez le spectateur la nécessité de réfléchir et de s’engager, la nécessité de ne pas rester indifférent.

Piss Christ, l’œuvre qui aujourd’hui alimente les pétitions scandalisées est devenu un ‘classique’ de l’art contemporain. Un classique qui ne cesse de faire scandale depuis sa première exposition aux Etats-Unis jusqu’à l’exposition d’Avignon en passant notamment par l’exposition de Melbourne ou l’archevêque avait demandé la fermeture de l’exposition et perdu devant la justice. On a vu des jeunes venir détruire l’œuvre à coups de marteaux comme d’autres avaient brûlé un cinéma à Paris pour protester contre la projection de La dernière tentation du Christde Martin Scorsese. Toujours sous la même accusation de blasphème. Cette même accusation qui, justement, a envoyé Jésus sur la Croix. 

Andres Serrano, Piss Christ, 1987.

Mais revenons à cette œuvre qui précisément représente le Christ en Croix. Le scandale est d’avoir plongé un crucifix en plastique dans l’urine. Comme le rappelle l’artiste lui-même, se remémorant ses cours de catéchisme, entre un crucifix et Jésus lui-même il y a une large différence. Que cela nous choque est une chose compréhensible, que nous confondions l’objet et la personne qu’il représente en est une autre qui l’est beaucoup moins. Nous n’adorons pas des images mais une personne. Andres Serrano aurait plongé une icône orthodoxe dans l’urine, le débat aurait été plus difficile mais il s’agit d’un crucifix en plastique comme il y en a tant, abandonnés dans les tiroirs de nos maisons et même de nos sacristies. Gardons la tête froide !

Si nous devions retirer des expositions et des musées toutes les œuvres qui ont causé scandale ou que l’on a qualifié de blasphématoire, la liste serait longue et surprenante. Ainsi, la mort de la Vierge du Caravage qui, à son époque, avait fait scandale car la Vierge était peinte sous les traits d’une prostituée repêchée après noyade. La Vierge sous les traits d’une pute est à mon sens plus scandaleux qu’un crucifix en plastique plongé dans de l’urine. C’est pourtant l’une des œuvres les plus remarquables du Caravage, où la réalité des traits de la Vierge sous la lumière crue de l’artiste dégage une émotion incroyable.

Plutôt que de nous demander si scandale il y a, il serait peut-être intéressant de nous poser la question de la signification de ce geste. Andres Serrano est un grand collectionneur d’art religieux, particulièrement de l’époque baroque. Il connaît parfaitement notre religion dans laquelle il a été élevé et a fait des portraits d’hommes d’église somptueux, avec leur accord, et après avoir réalisé cette œuvre. Cela n’excuse pas son geste pour ceux qui le ressentent comme une violence faite à leur foi, mais cela nous oblige à y chercher du sens. Et quel est le sens de la crucifixion ? Nous sommes, cette semaine, plongés dans la lecture de la Passion. Que lisons-nous ? Nous lisons l’histoire de l’assassinat d’un homme juste par une humanité qui se plait à agir de la manière la plus ordurière possible : trahison, reniement, lâcheté, faux témoignage et mensonges, violence et moqueries. L’urine humaine dans laquelle Andres Serrano a plongé son crucifix, ne représente-t-elle pas cette humanité dans ce qu’elle a de moins humaine, cette humanité réduite à sa déjection ? Alors oui, il y a scandale, mais c’est celui de l’iniquité humaine qui a mis à mort celui qui, avant même d’être le Fils de Dieu, était un homme innocent. Finalement un bain de pisse, me semble bien moins blasphématoire que ce que Jésus a subi aux jours de sa Passion, bien moins blasphématoire que ce nous continuons de lui faire subir quand nous oppressons le faible, faisons régner l’injustice et oublions ses commandements. Si Piss Christpeut nous choquer au point que nous nous rendions enfin compte que c’est l’abjection humaine qui a cloué le Christ sur une Croix et continue de le faire, cette œuvre n’est pas blasphématoire, elle est salutaire car elle nous pousse à la conversion.

Mais la Passion de notre Seigneur, ne se résume pas à cet assassinat atroce. Face à l’humanité méprisable et haineuse qui le conduit à la Croix, il y a la marche miséricordieuse de Jésus qui s’avance librement vers la Croix. Cette miséricorde, je la retrouve dans cette oeuvre qu’un critique avait qualifié d’incandescente. La lumière qui se dégage du crucifix et qui irradie à travers l’urine dans cette couleur rouge orangée est proprement stupéfiante. Car finalement, si nous n’avions pas le nom de l’œuvre, personne ne pourrait supposer la manière dont elle a été conçue et la matière qui crée ce halo et ce qui resterait uniquement serait cette lumière floue qui laisse apparaître le Christ en Croix comme une apparition en lévitation source de lumière. Un Christ en Croix qui transcende notre humanité dans ce qu’elle a de plus vil pour l’éclairer et la sauver. N’est-ce pas exactement le message de Pâque ?

Voilà ma proposition de lecture de cette œuvre qui, si nous faisons l’effort d’entrer dedans plutôt que de déchirer nos vêtements de rage, me paraît beaucoup plus sensée que blasphématoire.

Je sais que cependant, certains me diront qu’il s’agit ici d’une lecture très personnelle de l’œuvre et que la réalité c’est qu’Andres Serrano a plongé un crucifix dans son urine. Et que cela, c’est un scandale. Dans ce cas, j’aimerais que, plutôt que de condamner le geste, nous nous penchions, en conscience, sur ce qui pourrait amener quelqu’un à agir de la sorte. Comme l’avait dit, au moment du scandale qu’avait provoqué l’œuvre aux Etats-Unis, sœur Wendy Beckett, critique d’art et religieuse catholique, la question est de savoir « ce que nous avons fait du Christ » pour qu’un artiste qui porte une certaine parole de la société et de la culture contemporaine en soit arrivé là. Soit dit en passant, rapporté à la culture contemporaine, le geste d’Andres Serrano est, je trouve, moins scandaleux qu’un certain nombre de gestes prophétiques de la Bible, le mariage d’Osée avec une prostituée par exemple. Et c’est peut-être dans ce sens qu’il faut comprendre la réaction de sœur Wendy Beckett. Quel message la société contemporaine pourrait vouloir faire passer avec ce geste artistique et à qui ? Y répondre n’est pas le sujet de cet article mais il est certain qu’en creusant un peu, nous nous apercevrions malheureusement très vite que pour beaucoup de nos contemporains les plus mauvais avocat de Jésus et de ses valeurs sont les églises chrétiennes quand elles se proclament détentrices de la Vérité et quand elles manient la condamnation et l’anathème quand il prêchait la miséricorde et le salut. 

 

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22 mars 2011 2 22 /03 /mars /2011 23:38

 

Dans le cadre du "Mois du dessin" à Paris, la galerie Tarantino présente "Peindre à Rome : tableaux et dessins des XVIIe et XVIIIe siècles". Parmi les oeuvres exposée, un rare dessin de Giovanni Battista Pace sert d'introduction au parcours chronologique. L'oeil de notre journaliste analyse cette feuille publiée pour la première fois dans le cadre de cette exposition, ouverte jusqu'au 21 avril 2011.

    

Pace.jpg  La mort de saint Joseph 

Giovanni Battista PACE (Rome, 1640  –  ?, après 1665)

Sanguine 221 x 157 mm

Provenance : Double Numbering Collector

Annoté à l’encre brune : « 35 » en haut et « trenta cinque » en bas à gauche.

 

En 1966, le professeur Italo Faldi ressuscitait le nom des Pace en publiant, pour la première fois, plusieurs tableaux de Michele (Rome ?, 1610 - ?, 1670), le père, et de Giovanni Battista, le fils. À ce dernier, le cardinal Flavio Chigi commanda, en 1665, deux scènes d’histoire religieuse : Le Songe de saint Joseph et La fuite en Egypte, qui serviront de point de départ à la reconstitution de son œuvre peinte et dessinée[1]. Celle-ci est encore parfois confondue avec celle de son maître Pier Francesco Mola (Coldrerio, dans le canton du Tessin, 1612 – Rome, 1666) dont il chercha à imiter les sujets et la manière. Leur étroite parenté de style (À la mort de Mola, Giovanni Battista termina certains tableaux de son maître laissés inachevés dans l'atelier) rend parfois difficile la distinction entre les deux. Nous tenons à exprimer notre gratitude à Nicholas Turner à qui nous devons l’attribution de notre dessin à Giovanni Battista Pace.

L’écriture nerveuse est, en effet, celle que l’on retrouve dans ses dessins à la sanguine. De Giovanni Battista Pace, le musée du Louvre possède un Enlèvement des sabines[2] qui présente le même traitement sommaire des visages, des mains et des drapés. Les objets, l’éponge et l’aiguière posées sur la table calée sur le bord droit de la composition, sont esquissés avec la même rapidité que les figures principales.

 

Le style, en apparence désordonnée, s’accorde avec l’intensité dramatique de la scène. Le dessin est fidèle au récit donné par Jésus de la mort de Joseph : «Du regard, il me priait de ne pas l’abandonner […]. Je posai la main sur son cœur […]. Ses yeux s’emplirent de larmes et il exhala un gémissement profond.»  L’expression de Joseph est sans équivoque : il a peur de la mort et il souffre. Son humanité est aussitôt récompensée. Le plafond de la chambre s’ouvre pour laisser place à une nuée d’anges venus accueillir au Paradis le «père nourricier» de Jésus.

 

La mort de Joseph porte le double numéro d’inventaire du «Double numbering collector», collectionneur anonyme italien de la seconde moitié du XVIIe sicèle, sans doute romain3, qui posséda plusieurs dessins de Giovanni Battista Pace dont celui du Louvre, cité plus haut. Le musée a établi, à partir du fonds des dessins du Comte d’Orsay lui appartenant, que ceux qu’il acheta en Italie et portant la dite numérotation, appartenait à un ensemble de dessins de Pietro da Cortona et d’artistes de son entourage ayant travaillé à Rome et à Florence, tel Ciro Ferri (Rome, 1634 – id., 1689), dont le style graphique est comparable à celui de Mola et de Pace. 

 

Bertrand Dumas



 [1] Sur ce point voir I. Faldi, «I dipinti chiagiani di Michele e Giovan Battista Pace», in Arte Antica e Moderna, 34-36, 1966, pp. 144-150 et Richard Cocke, «The drawings of Michele and Giovanni Battista Pace», in Master Drawing, vol. 29, n°4, 1991, p. 347.

 

[2] G.B.Pace, L'enlèvement des Sabines (?), H. 144; L. 166 mm, musée Louvre, Paris, Inv. 18014. Dessin classé parmi les «Anonymes italiens de la fin du XVIIe siècle» dans l'inventaire du musée du Louvre mais attribué à G.B. Pace par Simoneta Prosperi Valenti Rodinò, cité dans Mario Epifano, «Giovan Battista Pace e il disegno: Un petit maître tra pier Francesco Mola, Salvator Rosa e Pietro da Cortona», in Propozioni V / 2004, Annali della Fondazione Roberto Longhi, p. 138, note 80. Repr. fig. 143.
Pace_RattodelleSabine_Louvre.JPG
[3Renseignements sur le Double numbering collector communiqués par Rhea Blok, conservatrice à la Fondation Custodia (Paris), qui précise que les dessins de cette collection romaine ont probablement été dispersés dans la première moitié du XVIIIe siècle.

 

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11 mars 2011 5 11 /03 /mars /2011 23:50

 

Isaïe 58, 1 (extrait de la première lecture du vendredi après les cendres) 

« Parole du Seigneur : Crie à pleine gorge ! Ne te retiens pas ! Que ta voix résonne comme le cor ! Dénonce à mon peuple ses fautes, à la maison de Jacob ses péchés. »

 

Le cri de l’homme traverse la bible comme un véritable acte prophétique. Le cri de l’homme traverse le Nouveau Testament comme un véritable mouvement vers Dieu, ordonné au cri de l’homme Jésus rendant l’esprit sur la Croix (Mt 27,50) mais également à son cri de la neuvième heure : « Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ? », formidable cri de détresse et d’espérance dans le triomphe final (Ps 22).

 

munch_TheScream.jpg

 

Le cri d’Edvard Munch, ce cri de détresse, de folie, de désespoir, est certainement aujourd’hui le cri le plus célèbre. Quel rapport avec Isaïe, avec Jésus ? Peut-être aucun. Mais son rapport avec l’homme est irréfutable. Jamais peintre n’a su saisir avec autant de force la remontée à la surface de ces tréfonds de notre âme qui nous sont inconnus. Sur sa passerelle, le peintre nous fait face, crie vers nous. Ses amis telles deux silhouettes continuent leur marche vers l’horizon, point de fuite à la gauche du tableau, le laissant seul.

 

Le reste de l’œuvre dépeint la vision qui a fait monter en lui ce cri, vision qu’il raconte : « Je me promenais sur un sentier avec deux amis — le soleil se couchait. Tout d'un coup le ciel devint rouge sang. Je m'arrêtais, fatigué, et m'appuyais sur une clôture. Il y avait du sang et des langues de feu au-dessus du fjord bleu-noir et de la ville. Mes amis continuèrent, et j'y restais, tremblant d'anxiété. Je sentais un cri infini qui se passait à travers l'univers et déchirait la Nature. » A la passerelle rectiligne, s’opposent les courbes de l’eau qui rencontrent celles du ciel, dans un choc de couleur, laissant s’ouvrir, béant, sur la droite, un précipice.

 

Un cri sur un fond d’eau et de sang, pour le fils d’un médecin profondément croyant et pour le peintre en réaction face à la société luthérienne dans laquelle il a grandi, l’image est au minimum psychanalytiquement parlante. Je ne peux, pour ma part, m’empêcher d’y voir l’eau et le sang coulant de la plaie du Christ et d’entendre dans le cri qui nous est adressé, le cri du Christ : « Eli, Eli, lema sabachtani ? ».

 

L’eau bleue noir et le ciel rouge sang peuvent être signes de mort. Le cri est alors un cri d’angoisse, celui de l’homme abandonné à lui-même. Mais le cri de Munch est un cri infini qui se passait à travers l’univers et déchirait la Nature, cri qu’il relaie à son tour. Dans le cri de Munch, il y a le cri entendu et le cri poussé. Toute la question est de savoir comment interpréter le cri entendu, ce cri qui nous fait crier. Pour Munch l’eau semble rester noire comme le désespoir et la mort, le sang et les langues de feu une vision terrifiante.

 

Mais ne pouvons-nous pas dans la foi convertir notre anxiété en espérance ? Entendre dans ce cri infini la voix de Dieu et ses promesses ? Ce cri infini qui nous met face à nos fautes et à notre péché, ce cri n’est-il pas le cri de celui qui nous assure toujours de son amour et de sa miséricorde ? Ne pouvons nous alors choisir de nourrir notre propre cri de l’espérance qui nous est donnée plutôt que du désespoir qui tente de nous assaillir ?  

 

« Une voix dit : « Crie », et je dis : « Que crierai-je ? » » (Is 40, 6)

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12 décembre 2010 7 12 /12 /décembre /2010 11:54

 

Jean-Baptiste doute. Lui qui semblait avoir reconnu immédiatement en Jésus le Messie quand il l’avait rencontré et baptisé au Jourdain ne semble plus très certain de son diagnostic. Pas de cognée, pas de pelle à vanner, pas de grand feu de paille. Les méchants continuent de triompher et lui est en prison. Le super héros, le grand justicier qu’il attendait ne semble pas avoir tous les pouvoirs de la panoplie du Messie. Il parait même un peu faible.

 

Je ne peux m’empêcher de penser à l’installation de Gilles Barbier de 2002, L’Hospice, présentée à la Margulies Collection de Miami. On y retrouve nos Super Héros de Comics dans ce qui paraît être une salle commune de maison de retraite. Ils y sont vieux, affaiblis et terriblement humains. Ces représentant d’une puissance juste et salvatrice sont faibles comme des vieillards en sursis. Leurs mains sont défaillantes et leurs genoux fléchissent.

 

photo.jpg

 

Comme Jean-Baptiste dans sa prison ou les disciples face à la Croix, on pourrait douter en les regardant qu’ils aient transformé le monde. Et pourtant, je suis certain qu’ils ont nourri les aspirations à la justice et au bien de plusieurs générations qui se sont identifiées à ces héros et qu’ainsi, de façon bien moins spectaculaire que dans les Comics où ils illustraient nos fantasmes de puissance et de régulation du monde, ils ont participé à notre construction et peut-être à notre affermissement. Qu’ils ont participé à notre mise en route d’adultes en nourrissant nos fantasmes d’enfants.

 

Et je crois que la réponse de Jésus à Jean-Baptiste dans la lecture de ce dimanche n’est pas très éloignée de cette idée (toute proportion gardée car loin de moi l’idée de prendre Jésus pour un héros de bande dessinée !). Jésus transforme le fantasme de Messie puissant et protecteur de Jean-Baptiste pour lui faire comprendre que la vraie puissance de Dieu c’est de relever l’homme, de le libérer, de le mettre en marche avec lui. Il n’est pas un Seigneur féodal offrant protection à ses cerfs contre la dureté de la vie, il est le Verbe d’un Père aimant qui souhaite vivre avec ses frères et ses sœurs. Il ne s’agit pas pour lui de protéger des faibles derrière les murailles de son Royaume, mais de les accueillir comme des hommes libres dans ce Royaume afin qu’eux-mêmes, nourris de sa force, de son esprit, fassent advenir ce Royaume.

 

N’oublions jamais que le Happy End de l’Evangile n’est pas simplement la Résurrection du Christ mais également l’envoi en mission de ses disciples fortifiés, relevés avec lui. Quelque part nous avons donc un certain point commun avec ces super héros de Comics. Notre panoplie n’a pas de couleurs éclatantes et nous n’avons pas des forces physiques spectaculaires. Notre panoplie est la blancheur de notre vêtement de baptisé lavé dans le sang de l’agneau et notre pouvoir est celui de la foi d’hommes et de femmes libres, relevés, déjà ressuscités que nous lui donnons chaque jour. Tous les saints ont fini dans un état à peu prêt équivalent à celui de ces super héros… mais ce qu’ils ont fait demeure et a transformé le monde. 

 

Alors oui, en ce troisième dimanche de l’Avent, il est bon d’accueillir et de se réjouir de cette liberté. Il est bon de s’en réjouir et d’en user pleinement pour la Gloire de Celui qui nous la donne.

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13 février 2010 6 13 /02 /février /2010 12:37

Il reste trois semaines à ceux qui n’y seraient pas encore allés pour voir la magnifique exposition Soulages au Centre Pompidou. Créées entre 1946 et aujourd’hui, plus de cent œuvres majeures de l’artiste permettent de parcourir une création qui a toujours refusé toute référence figurative et s’est attachée au travail du noir et de la lumière. L’exposition s’attarde tout particulièrement sur la dernière partie de la création de Pierre Soulages que l’artiste définie sous le terme outrenoir.

 

Soulages


Un travail débuté en 1979 qui rompt pour l’artiste avec la conception traditionnelle de l’utilisation du reflet lumineux dans la peinture, n’en faisant plus une altération extérieure mais une partie intégrante de l’œuvre. « Outrenoir pour dire : au-delà du noir une lumière reflétée, transmutée par le noir. Outrenoir : noir qui cessant de l’être devient émetteur de clarté, de lumière secrète. Outrenoir : un autre champ mental que celui du simple noir. » C’est ainsi que Pierre Soulages définit ce travail.

 

Si cette œuvre est profondément marquante, c’est peut-être parce qu’elle manifeste un lien essentiel entre le spectateur et l’œuvre. Ce lien c’est justement la lumière, cette lumière qui tout à la fois permet de voir et vient altérer la chose vue et notre vue elle-même. Cette lumière changeante fait que notre regard comme la chose que nous regardons n’est jamais identique. L’œuvre vit par la lumière changeante qui la constitue et que le noir reflète. Mais le noir n’est pas qu’un simple réceptacle de la lumière, la manière dont il est étalé, en couches régulières ou non, plates ou épaisses, forme la lumière qu’il reçoit. Toutes les œuvres sont noires mais aucune n’est identique à l’autre et la moindre différence peut rendre des impressions totalement différentes.

 

Ce changement permanent nous renvoie à nous-mêmes et pour le chrétien est une parfaite métaphore de la vie dans l’Esprit. Un esprit vivant qui, comme la lumière, est impossible à chosifier. La conversion à laquelle Dieu nous appelle, c’est l’accueil de l’Esprit qu’il nous envoie, afin qu’avec lui nous ne fassions plus qu’un, naissant à une vie nouvelle au-delà de la simple vie. Si nous acceptons d’accueillir la lumière pour la refléter, pour la transmuter, nous cesserons d’être uniquement des hommes et des femmes, identiques dans notre nature d’être humain. Nous devenons émetteur de clarté, de lumière secrète, au regard de ceux qui nous voient vivre. A quelques jours de l’entrée en Carême, voir cette exposition et méditer sur ces œuvres peut être une réflexion salutaire sur « l’outreêtre » auquel Dieu nous appelle.


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30 janvier 2010 6 30 /01 /janvier /2010 11:54

« Le plus important dans l’art, c’est qu’on passe constamment de l’anecdote personnelle au plus collectif. On ne peut parler que de son village mais il faut faire en sorte qu’il devienne celui du spectateur. L’œuvre doit demeurer ouverte. C’est pour cela que mon travail est proche de la poésie : chacun peut terminer le poème. On ne peut parler que de ce que l’autre sait. C’est dans cette chose commune que se situe l’art. » Cette pensée sur l’art que nous livre Christian Boltanski dans son entretien avec Richard Leydier publié dans le numéro spécial d’Art press pour Monumenta 2010 est, me semble-t-il, la meilleure porte d’entrée pour découvrir cette œuvre, Personnes, conçue pour l’espace du Grand Palais à Paris.

 

Monumenta2010_Mur1.jpg

Comme toujours, l’artiste nous parle de la mémoire et de la mort. Pour être plus exact, il nous fait cheminer dans notre recherche de la mémoire et de la mort. Il nous fait entre dans le champ de la mémoire et de la mort. Et il nous y fait entrer physiquement. La première chose à laquelle nous sommes confrontés c’est un de ses murs de boites rouillées. Ces boites qui renferment la vie de gens inconnus. Ces boites qui peuvent tout à la fois être un mémorial de la vie inconnue de personnes inconnues et la mémoire bien rangée dans notre petit cerveau de personnes ou d’événements connus. La mémoire rangée, froide.

 

Monumenta2010_Camp.jpg


En le contournant, nous passons de l’autre côté du miroir, dans la mémoire vivante et nous entrons dans un c(h)amp d’un tout autre ordre. Sur l’ensemble de la largeur de cette gigantesque nef du Grand Palais s’étend une installation composée de rectangles régulièrement délimités par un système de poteaux et de filins d’aciers, éclairés en leur centre par un néon. Dans ces rectangles, des vêtements usagés sont posés à plat, se recouvrant partiellement, formant des tableaux colorés abstraits. Premier choc des villages. Le village de Boltanski et le mien ont une maison commune : les camps d’Auschwitz et de Birkenau. Birkenau pour cet ensemble régulier de baraquements où « vivaient » les prisonniers, Auschwitz pour cette muséographie de la mémoire qui a inspiré tant d’artistes contemporains, pour ses vitrines où sont accumulés les valises, les cheveux, les gamelles retrouvées à la libération du camp, ces objets de mémoire des personnes qui y ont disparues. Ce lieu où l’anecdote de la mort, de la haine et de l’impensable est devenu une mémoire universelle sur laquelle nous ne finirons jamais de penser.

 

Mais au silence glacial auquel sont confrontés les visiteurs des camps, Christian Boltanski a substitué un fond sonore composé de centaines d’enregistrements de battements de cœurs. Dans cette nef du Grand Palais, la vie est là. Un fond sonore omniprésent dans lequel vient se fondre comme un bruit de sirène étouffé, bruit tragique que mon imagination mémorielle relie tout autant aux sirènes des camps qu’à celle des bombardements. La vie dramatique mais la vie, cette vie sans la quelle la mort ne serait pas un drame. Cette vie qui pose la question de la mort, du hasard de la mort, cette vie qui espère que la mort n’est pas une fin et qui continue de faire vivre les morts dans une mémoire commémorative. Cette vie qui questionne et se collecte dans la mémoire pour demeurer. Cette vie c’est peut-être l’église du village de Christian Boltanski, c’est sûrement l’église de chacun d’entre nous.

 

Monumenta2010_lache.jpg


Le bruit de sirène entendu n’est pas le bruit d’une sirène. C’est le bruit d’une grue, placée au fond de la nef , le bruit du moteur de cette grue qui inlassablement vient saisir de son grappin un tas de vêtements, parmi une montagne impressionnante, l’élève dans les airs et le relâche. Et c’est peut-être là, finalement, que l’artiste nous convoque à terminer l’histoire. Car cette dernière installation est assurément une lecture de l’ensemble de l’œuvre. Dans le village de Christian Boltanski, elle a un sens, celui de la main d’un dieu indifférent, qui brasse la vie humaine régulièrement, du hasard qui à cette supériorité sur l’homme : la maîtrise du temps.

 

Permettez-moi, Cher Christian Boltanski, en toute humilité, de vous livrer la signification de votre œuvre dans mon village. Elle est triple.

La première renvoie à Dieu, dans son acception la plus distante et la plus proche à la fois. Dieu, le maître de la vie, Dieu qui ne cesse de créer le monde, c’est-à-dire qui ne cesse de lui donner la vie. Tel votre grue, Dieu ne cesse de brasser le monde pour qu’à jamais il vive, pour que jamais le mouvement de la vie ne s’arrête et ne le fasse s’immobiliser dans la mort.

La seconde renvoie à l’homme et à la première installation que vous nous avez présentée dans cette exposition, votre mur de boites que j’ai nommé la mémoire rangée, la mémoire froide. J’aurais pu l’appeler la mémoire morte. Votre grue, voyez-vous, c’est pour moi la mémoire vive, la mémoire qui fait vivre, celle qui ne cesse d’aller piocher dans ces boites bien rangées et scellées les souvenirs des hommes et des femmes. Celle qui par delà la mort continue de donner la vie.

La troisième, vous l’aurez compris, c’est finalement ce qui différencie les églises de nos villages. Je crois en un Dieu qui n’est pas distant des hommes. Je ne crois pas que le hasard, les catastrophes, les drames de notre humanité et de notre histoire soient Dieu. Je crois qu’ils sont la vie du monde et la vie humaine. C’est pour cela que les battements de cœur que vous nous donnez à entendre sont tout autant rassurants qu’inquiétants. Et si je vous accompagne pour voir avec vous dans cette grue qui brasse les hommes et les femmes la main de Dieu elle-même qui nous crée, c’est pour croire que quand il nous relâche de sa hauteur, c’est pour que le mouvement qu’il nous donne, vienne animer, même de manière infime, la montagne de vêtements de laquelle il nous a prélevé. De minuscules électrochocs certes, mais suffisants pour que le cœur de l’humanité ne cesse de battre et d’illuminer le monde.

 


Monumenta 2010. Jusqu’au 21 février 2010.

 

 

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17 janvier 2010 7 17 /01 /janvier /2010 20:00

Aussi célèbre que ce passage de l’Evangile, il y a le tableau de Véronèse. Cette immense toile, aujourd’hui conservée au Musée du Louvre, avait été commandée à l’artiste par les bénédictins de l’île de San Giorgio Maggiore pour leur réfectoire, dans une architecture de Palladio que les colonnes de l’œuvre rappellent.

 

Cana


J’aime ce tableau car nous avons à son égard le même regard que celui que nous portons à ce passage de l'Evangile, un regard où se mêlent, tout à la fois, l’évidence du propos et le questionnement des multiples détails. L’évidence du propos, Véronèse la place dans la verticale centrale du tableau, celle qui mène au Ciel. Au centre de cette verticale, il y a Jésus dans une position qui nous rappelle les représentations de la Cène. Juste en dessous, le sablier qui représente son heure à venir et juste au dessus l’agneau abattu par les serviteurs. Comme la première phrase de ce passage de l’Evangile - « Le troisième jour » - nous y invite, c’est vers la Pâques de Jésus que nous oriente cette œuvre. C’est sans peine alors que nous faisons le parallèle entre l’eau et le vin qui emplissent les jarres et l’eau et le vin qui sur la Croix couleront du côté du Christ pour irriguer le monde. Les Noces de Cana préfigurent la nouvelle alliance qui sera à jamais scellée sur la Croix dans la mort et la résurrection du Christ. L’eau du baptême de Jean-Baptiste, l’eau de la conversion, Jésus la transforme en vie éternelle.

 

Si la deuxième partie de la réponse de Jésus à sa mère ne nous pose pas de problème – « Mon heure n’est pas encore venue » -, la première est plus étrange : « Femme, que me veux-tu ? », littéralement « Femme, qu’y a-t-il entre toi et moi ? ». Dans son tableau, Véronèse semble répondre à cette interrogation. Trois femmes sortent de ce somptueux décor humain composé de plus de 130 personnages. Marie, tout d’abord, assise à la droite de Jésus. Elle est en tenue de deuil, un voile noir sur la tête. Entre elle et Jésus, il y a l’itinéraire d’une disciple qui se terminera au pied de la Croix, l’itinéraire d’une mère également qui, ce jour là, entendra cette parole de son fils « Femme, voici ton fils ». Ce fils qu’est le disciple auquel il dira également en parlant de Marie « Voici ta mère. » La deuxième femme, que l’évangile ne mentionne pas, c’est l’épouse, vêtue de blanc à l’extrême gauche, la seule personne qui, avec le Christ nous regarde de face. Entre elle et le Christ, il y a un lien qui nous regarde. Cette femme c’est l’humanité auquel le Christ se lie dans ces noces, l’épouse dont nous parle Isaïe dans la première lecture de ce dimanche. Mais entre les deux, entre Marie, disciple et mère des disciples, et l’épouse, il y a une autre femme qui se penche pour regarder ce qui se passe à l’extrême gauche du tableau, là où le marié reçoit la coupe de vin nouveau apporté par un serviteur. Cette femme est la seule à regarder cette scène, à y découvrir un intérêt visiblement caché au reste des convives. Cette femme, dont les yeux sont ouverts à la révélation, c’est le disciple qui a la foi qui permet de voir l’œuvre de Dieu s’accomplir. Alors certes, Marie en tant que femme n’est pas tout à la fois, mère, disciple et épouse. Mais Marie en tant que personnification de l’Humanité qui a cru à la parole de Dieu est bien celle qui élève les hommes et les femmes dans la promesse de Dieu (mère), celle qui accepte de suivre le Christ dans son chemin vers la gloire (disciple) et celle qui reçoit l’alliance que lui offre son Dieu (épouse).

 

Au premier plan du tableau, dans une quasi indifférence générale un serviteur remplit un vase de service avec une grande jarre. Une deuxième est posée non loin. Il a déjà servi au moins deux coupes. La première, c’est celle du maître de cérémonie, juste à côté de lui, qui la contemple avec étonnement et satisfaction. Peut-être également avec soulagement puisque le vin manquait et qu’il en était responsable. Ce maître qui ne maîtrise pas les besoins de ses convives n’est-il pas cette humanité qui cherche à se suffire à elle-même et qui pourtant est toujours  à la recherche de ce qui la comblera ?  La seconde coupe est celle du marié qu’un petit page lui tend à l’extrême gauche du tableau. Ce faisant, Véronèse va plus loin que l’évangéliste. Le vin est porté au marié, à celui pour qui la fête est donnée. Ce marié, comme sa femme, représente alors cette humanité à laquelle Dieu se lie. Mais un marié qui serait bien en peine de répondre à l’exclamation du maître du banquet dans l’évangile : « Tout le monde sert le bon vin en premier, et, lorsque les gens ont bien bu, on apporte le moins bon. Mais toi, tu as gardé le bon vin jusqu'à maintenant. »


Car ce qui est absent du tableau, c’est bien le miracle lui-même. Seul le serviteur qui a apporté les jarres est au courrant. Le reste de l’assemblée en ignore tout. Le miracle ne s’est pas fait au milieu du banquet devant les yeux ébahis des convives mais en secret. Peut-être parce que, en ce début de la vie publique de Jésus, l’heure n’est pas encore venue que tout soit dévoilé. En fait tous ne l’ignorent pas et Véronèse nous le montre très subtilement, peignant ainsi la dernière phrase de ce passage de l’Evangile. Au centre du tableau, Jésus est auréolé et seuls les disciples assis autour de lui le regardent. Car eux savent. « Il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui. ».




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3 janvier 2010 7 03 /01 /janvier /2010 16:11

Les mages de Matthieu, attirés par l’étoile, signe de Dieu, appel de Dieu, viennent se prosterner aux pieds de Jésus. La longue méditation de l’Eglise sur ces trois mages a fini par en faire trois rois, c'est-à-dire trois incarnations des peuples, trois hommes de trois couleurs, c’est-à-dire une représentation de tous les peuples, trois hommes d’âges différents, c'est-à-dire toute l’humanité. Tous les hommes (et toutes les femmes bien évidemment) sont appelés à se mettre à la suite de ce signe donné par Dieu pour venir adorer l’enfant Jésus.

 

Une des plus belles représentations de l’Epiphanie, je crois que nous la devons à Léonard de Vinci. C’est un tableau inachevé conservé aux Offices à Florence. Le fait même qu’il soit inachevé, même si cela n’est sûrement pas volontaire, est pour moi une annonce que l’Epiphanie n’est pas un moment passé mais l’appel toujours ardent de Dieu à tous les hommes de se mettre à la suite des mages.


Epiphanie_LeonardVinci.JPG

 

Dans ce tableau, le premier plan est une composition étourdissante de vie et de mouvement. Les mages, des hommes, des femmes, des anges, des bergers, des chevaux se pressent autour de l’enfant porté par sa mère. Le second plan est divisé en deux. A gauche, une très belle architecture composée essentiellement de deux escaliers est parsemée de figures humaines, assises, debout, à cheval. C’est un modèle de perspective géométrique. A droite, dans la nature, deux cavaliers s’affrontent.

 

Pour Léonard, ce qui compte c’est le mouvement de la vie représenté ici au premier plan. Ce tourbillon de vie centré sur l’enfant Jésus présenté au monde. Les constructions idéologiques, incarnées en peinture par l’art de la perspective géométrique, ne l’intéressent pas. Il maîtrise à la perfection cet art mais celui-ci s’estompera petit à petit au cour de sa carrière pour laisser place à ce qu’il considère comme l’image de la vie : le mouvement.

 

J’aime ce tableau car il remet les choses à leur juste place : la vie centrée sur le Christ au premier plan, une vie pleine de mouvement et de désordre ; nos constructions idéologiques, nos désirs d’ordre et de pureté (l’architecture de gauche) et nos divisions (l’affrontement des cavaliers) au second plan. Souvent, et souvent avec le désir de bien faire, nous inversons ces deux plans. Nous nous préoccupons plus de vouloir construire un monde parfait, une Eglise parfaite, que de nous émerveiller en contemplant la vie qui loue Dieu dans des tressaillements, désordonnés peut-être, mais spontanés. Nous nous préoccupons plus de nos querelles de clochers que du Christ lui-même présent au milieu des hommes.

 

En cette fête de l’Epiphanie qui tombe au moment des vœux, je nous souhaite d’être des étoiles qui brillent pour attirer les hommes et les femmes de notre temps aux pieds du Christ, des étoiles aux yeux rivés sur la vie tourbillonnant autour du Christ, des étoiles qui se souviennent de cette parole du Christ (Jn 6, 44) : « Nul ne peut venir à moi, si le Père qui m'a envoyé ne l'attire. »

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